Une centaine de croix blanches sont maintenant plantées au coin des rues Paris et Brady dans le Grand Sudbury. Elles portent toutes le nom d’une personne qui a succombé à une surdose d’opioïde. Le mémorial a été organisé par Denise Sandul, les premières croix ont été fabriquées par Lynda Quenneville et Brian Keith.
Une centaine de croix blanches sont maintenant plantées au coin des rues Paris et Brady dans le Grand Sudbury. Elles portent toutes le nom d’une personne qui a succombé à une surdose d’opioïde. Le mémorial a été organisé par Denise Sandul, les premières croix ont été fabriquées par Lynda Quenneville et Brian Keith.

Pourquoi la crise des opioïdes affecte toute la société

Philippe Mathieu
Philippe Mathieu
Le Voyageur
«Le contraire de la dépendance, ce sont les connexions» — Gabor Maté

Il y a en moyenne 46 décès par semaine dus aux opioïdes en Ontario en ce moment. Durant les 15 semaines précédant la pandémie, c’était 34, selon un rapport publié le 10 novembre par Santé publique Ontario. Les professionnels s’entendent : c’est une crise de santé publique et ignorer les toxicomanes qui souffrent affecte tous les niveaux de la société.

«Les problèmes liés aux surdoses d’opioïdes ont un impact majeur sur la santé des Canadiens», affirme le doyen associé à l’École de médecine du nord de l’Ontario, Dr David C. Marsh.

Bien qu’il y ait depuis plusieurs années un problème de surdose d’opioïdes au Canada, Dr Marsh affirme qu’au cours des 3 dernières années en particulier, le taux de décès a rapidement augmenté. De nos jours, «plus de jeunes entre 25 et 45 ans meurent d’une surdose que d’accidents de la route ou de toute autre cause», dit-il.

Malheureusement, le Nord de l’Ontario n’y fait pas exception. En effet, par habitant, les décès liés aux opioïdes ont été plus élevés dans le Nord que dans le reste de l’Ontario et considérablement plus élevés que dans le reste du pays. «Le Nord de l’Ontario a grandement été affecté», souligne-t-il. 

En 2019, il y a eu 56 décès par surdose d’opioïde dans la région de Santé publique Sudbury et districts. En 2018, c’était 32.

Qu’arrivera-t-il si la situation est ignorée?

«Nous ne pouvons pas l’ignorer. Il y a des gens qui sont en train de mourir», dit l’infirmier pour le Bureau de santé Porcupine et coordonnateur du programme de réduction des méfaits, Patrick Nowak.

Si les décès liés aux opioïdes se poursuivent au même rythme enregistré durant la pandémie, Santé publique de l’Ontario s’attend à un total de 2271 décès liés aux opioïdes dans la province d’ici la fin de l’année. Une augmentation de 50 % comparativement à l’année précédente : 1512 décès.

Les surdoses n’affectent pas seulement les victimes, leur famille et leurs amis. Elle affecte tout le personnel des systèmes de santé et judiciaire. Un cas de surdose demande l’intervention d’ambulanciers, de polices, d’infirmières, de médecins et autres. Pendant ce temps, un autre malade ne reçoit pas les soins dont il a besoin.

La médecin responsable des dépendances à l’hôpital Horizon Santé Nord, Dre Tara Leary, y ajoute l’augmentation de l’absentéisme au travail, le plus faible niveau d’éducation des consommateurs qui n’arrivent pas à terminer leurs études et qui ont donc moins de chance de se trouver un emploi. À long terme, c’est aussi une perte d’impôts et de taxes pour la société.

De plus, la guerre menée par les autorités contre les drogues engorge le système judiciaire, dit-elle.

«Je pense que ça a été ignoré un peu», affirme l’infirmière en santé publique dans la division de la promotion de la santé chez Santé publique Sudbury et districts, Josée Joliat. «Il ne faut pas négliger le fait qu’il y a absolument des services en ville qui travaillent très fort pour soutenir les personnes qui ont des problèmes de consommation de substances et de drogues. Mais au niveau de systèmes mis en place, de lois et de politiques, je crois que ça l’a été ignoré et c’est pour ça qu’on est rendu à ce point.»

Mieux connaitre son voisin

«Les personnes qui souffrent de la toxicomanie ne sont pas toujours les personnes qu’on pense», dit Josée Joliat.  

Et justement, pour reconnaitre l’urgence d’agir, la population doit comprendre que l’image qu’elle a des toxicomanes est déformée par les mythes, les stéréotypes et les mauvaises informations.

«La grande majorité de ses incidents se passent dans des domiciles, dit Josée Joliat. Le centre-ville est un point que les gens vont remarquer plus. C’est un point rassemblant de notre ville. Ça ne se retrouve pas juste là, c’est partout.»

Il y a plusieurs facteurs qui peuvent encourager la dépendance de substances. Bien qu’il y ait des facteurs biologiques et génétiques, il y a aussi des facteurs environnementaux.

En effet, les circonstances générales de la vie, comme des traumatismes ou des situations stressantes, ne pas avoir un niveau de soutien ou un réseau et de se sentir exclu de sa communauté vont «avoir un gros impact sur la santé mentale des gens», dit Mme Joliat.

Pour une partie des gens, leur dépendance aux drogues est née du besoin de ne plus ressentir les effets néfastes d’un problème de santé mentale, comme l’anxiété ou la dépression. Sans accès à des services de santé mentale adéquats, les drogues sont leur seule porte de sortie.

«Le contraire de la dépendance, ce sont les connexions, a dit Gabor Maté», cite Dre Tara Leary. Elle fait ici référence à l’enfance. Un milieu familial sécurisant diminuera les risques qu’une personne ait besoin de consommer. Il en va de même pour un adulte isolé, sans ami ou famille.

La Dre Leary signale que la dépendance entraine aussi des changements physiologiques dans le cerveau et qui compliquent davantage la possibilité de s’en sortir seul.

Que peut-on faire?

Éduquer la population à aider les gens en difficulté et en même temps réduire la désinformation et la stigmatisation sont les armes les plus accessibles pour l’instant.

«Nous avons besoin de solutions qui ne traitent pas la consommation de drogue comme une question morale et n’essaient pas de punir les consommateurs de drogues. Au lieu, nous devons essayer de créer des conditions où ils sont acceptés en tant qu’êtres humains, dont la vie est valorisée», dit Dr Marsh.

«Ça peut être aussi simple que d’utiliser un langage bien veillant qui respecte et n’apporte pas un jugement envers les personnes qui consomment les drogues», ajoute Josée Joliat.

Dr David C. Marsh croit que tout le monde devrait avoir une trousse de Naloxone et savoir comment l’appliquer. «Cet acte pourrait lui sauver la vie», dit-il. Ce médicament agit rapidement pour renverser temporairement les effets d’une surdose d’opioïdes. Elles sont disponibles gratuitement dans les pharmacies de l’Ontario.

Pour Dre Tara Leary, les réponses devront venir des gouvernements et les vraies solutions sont à long terme. Le problème est complexe et les solutions doivent être multiples.

Comme éduquer les enfants avant leurs premiers contacts avec les drogues et répondre aux besoins de plus en plus importants de santé mentale. Sur un plan personnel, tout le monde devrait s’informer davantage sur cette réalité et avoir de l’empathie, dit-elle.

La pandémie a quand même eu un bon côté selon Dre Leary. Avec toute l’attention portée sur les problèmes de toxicomanie, l’aide gouvernemental et la mise en place de solutions se sont accélérés. Elle prévient par contre que le manque de collaboration entre les gouvernements fédéral et provincial pourrait avoir des conséquences graves.

Comment sommes-nous arrivés ici?

Dr David C. Marsh explique qu’il y a eu une forte augmentation de la prescription d’opioïdes dans les années 1990 et le commencement du 21e siècle.

De plus, les patients du Nord de l’Ontario étaient plus susceptibles de se faire prescrire des opioïdes ou de plus grandes quantités et pendant de plus longues périodes. «Ça pourrait être parce qu’ils avaient de plus grandes distances à parcourir, ou tout simplement le fait qu’il fait plus froid ici. Il y a plusieurs raisons. Malheureusement, cela a conduit de plus en plus de gens à les utiliser à des fins récréatives, en particulier les jeunes du secondaire», dit-il.

Les prescriptions d’opioïdes sont plus rares de nos jours, surtout pour les jeunes. «Mais cette décennie de disponibilité très facile des opioïdes a créé un grand nombre de personnes dépendantes de ces médicaments et elles continueront à en chercher», explique-t-il.

«L’année dernière, nous avons vu d’autres drogues s’ajouter au fentanyl. Des somnifères et des tranquillisants pour chevaux, pour en nommer quelques-uns. Il s’agit de choses que la personne qui achète ne sait même pas qu’elles sont là. Tout cela ajoute au risque de décès par surdose», explique Dr Marsh.

Les opioïdes courants comprennent de l’oxycodone, de l’hydromorphone et du fentanyl. Selon les dernières statistiques, le fentanyl serait de plus en plus fort et mortel.

Sites supervisés : une porte de sortie

Selon les statistiques, ceux qui consomment les opioïdes seuls ont plus de chances d’en mourir.

Les sites de consommation supervisés ont prouvé qu’ils permettent de réduire les surdoses et la mortalité liée aux opioïdes. Ils évitent aussi que des que des aiguilles souillées soient jetées n’importe où et ils encouragent les toxicomanes à demander de l’aide pour s’en sortir.

L’établissement d’une telle clinique à Sudbury est en chemin, mais loin d’être une réalité.