Courrier des lecteurs

Victor le Voyageur, un symbole du colonialisme?

Par Joel Belliveau, professeur agrégé en histoire, UL

On a récemment suggéré que Victor le Voyageur, la mascotte sportive de l’Université Laurentienne, serait un « symbole colonial » qui représenterait « une facette raciste de l’histoire » (Lambda, le 13 janvier). L’idée de mettre Victor à l’écart a aussi été justifiée par l’argument voulant que ce ne soit pas « tout le monde qui se sente représenté par une mascotte d’homme blanc ». Cette discussion — et ces deux arguments — ont fait écho chez moi d’abord en tant qu’historien, mais aussi en tant que membre d’un groupe minoritaire.

Je laisserai l’historien s’exprimer en premier. Le fait que les voyageurs furent parmi les premiers groupes d’ascendance européenne à passer du temps dans le nord de l’Ontario (et dans la majorité du Nord-Ouest d’Amérique) est-il suffisant, dans une perspective historique rigoureuse, pour qu’on les perçoive comme des agents et des symboles de l’oppression coloniale des Premières Nations? 

L’entité Laurentian University / Université Laurentienne (LUL) est installée sur un territoire traditionnel Anishinabek, utilisé par les ancêtres de cette communauté depuis des millénaires. C’est un fait qui doit être rappelé, reconnu et mis en valeur. LUL est également établie sur les limites nordiques de ce que les colons de la Nouvelle-France nommaient «les pays-d’en-haut», englobant le haut Saint-Laurent et le bassin versant des Grands Lacs. Les Français ont fait très peu en matière de colonisation dans cette gigantesque zone, qu’ils ont surtout laissée à leurs partenaires de traite autochtones. Progressivement, toutefois, des « coureurs de bois » se sont mis à y pénétrer, allant toujours plus loin vers l’ouest, afin d’échanger directement avec les Premières Nations situées près des secteurs de chasse. Cette activité, d’abord illégale, a ensuite été autorisée et régulée, avec des permis accordés aux « voyageurs ». Ces derniers étaient des négociants, des hommes robustes qui chérissaient une vie indépendante en nature bien qu’ils aient été au service de compagnies de traite importantes. Ils se rendaient d’une communauté autochtone à une autre en canoë, échangeant des produits manufacturés (tels que des casseroles, des vêtements, des outils métalliques et des armes) contre des fourrures.

Les colons français, pour leur part, furent largement limités à la vallée du Saint-Laurent et à la région de la Baie de Fundy. Là-bas, les Européens se sont appropriés de vastes territoires qu’ils ont converti pour l’agriculture, où ils ont en général tenté de reproduire les normes sociales et les institutions européennes. Dans les pays-d’en-haut, seule la région de Détroit a accueilli une certaine quantité de colons. Bien qu’il y ait aussi eu quelques modestes forts dans ce qui est aujourd’hui Kingston, Toronto, Niagara, et Michilimakinac, ceux-ci étaient pour la plupart des postes de traite avec les alliés autochtones. Leur principale fonction militaire était la défense contre les Britanniques au sud-est. À tout moment, les Français des pays d’en haut furent largement inférieurs en nombre par rapport aux peuples des Premières Nations.

Est-ce que l’existence des voyageurs a dépendu de la présence d’une colonie européenne en Amérique du Nord, et sur l’existence d’acheteurs européens pour les produits autochtones? Oui. Les voyageurs furent-ils pour autant des agents du colonialisme? Pour répondre à cette question, examinons comment les voyageurs étaient perçus par les autorités coloniales françaises. Le fait est que ces dernières ne percevaient clairement pas les voyageurs comme leurs agents culturels, et qu’ils ne les imaginaient pas aptes à transmettre la «civilisation» européenne aux peuples autochtones. Au contraire! Le mode de vie du voyageur a longtemps été perçu comme indésirable. Un permis était nécessaire pour la traite, car le roi désirait que ses sujets soient des colons, qu’ils cultivent la terre et fassent croitre la colonie laurentienne. En 1696, le roi Louis XIV a publiquement exprimé son désespoir de voir ces jeunes hommes « courir dans la profondeur des forêts, où ils adoptent des habitudes de débauche et de vice qui les rendent inutiles» ainsi qu’improductifs. Leur esprit nomade et leur dédain pour la vie sédentaire les rendirent suspects, et ils étaient vus comme libertins. Plutôt que de rendre les Autochtones semblables aux Français, ils étaient eux-mêmes perçus comme de moins en moins chrétiens et Français. Aussi tard qu’en 1756, le Marquis de Mirabeau, philosophe et militaire français, a remarqué que leur expérience les avait rendus «incapables d’une subordination qui est l’esprit même de la colonie». Au final, ils s’avéraient fort peu patriotiques. Marchands comme pas un, ils n’hésitaient pas à négocier avec les Anglais de la Baie d’Hudson si ceux-ci offraient le meilleur prix, ou simplement pour éviter un long voyage de retour vers Montréal.

Mis à part leurs jugements de valeur, ces autorités n’avaient pas tort : la plupart des voyageurs ressemblaient de moins en moins aux Français et de plus en plus aux Premières Nations avec qui ils passaient la plus grande partie de l’année. Pour plusieurs, devenir un voyageur voulait dire gagner sa vie, mais aussi échapper à des contraintes sociales imposées aux populations paysannes par l’église, l’état et les seigneurs. Cette perspective était séduisante, tout comme plusieurs aspects de la culture des Premières Nations. Au point, on le sait, où le côtoiement des voyageurs avec les Cris, les Anishinabek et d’autres peuples a donné naissance aux langues Michif, à des communautés métisses dans plusieurs régions, et à une nation Métis dans les Prairies. Après la conquête de la Nouvelle-France, quelques Anglais et Écossais sont aussi devenus des voyageurs et leurs descendants ont intégré le peuple métis. Il est intéressant de noter que, culturellement parlant, le voyageur a existé à l’intersection entre les groupes sociétaux et les langues qui définissent aujourd’hui l’Université Laurentienne comme bilingue et triculturelle.

Demeure la question épineuse du rôle des voyageurs dans la colonisation, autrement dit dans la fin du mode de vie traditionnel des Premières Nations. En réalité,  ils n’en ont pas eu un de grande envergure. Au temps des voyageurs, les gens des Premières Nations sont demeurés en contrôle de leur territoire et ont continué à vivre comme auparavant, à la différence que la traite avec les voyageurs (et les compagnies lointaines qu’ils représentaient) a mis de nouvelles ressources à leur disposition. La relation commerciale en était une d’équilibre, car les voyageurs n’étaient pas chez eux, et les hommes et femmes autochtones qui y prenaient part le faisaient surtout volontairement, y gagnant souvent en influence. Ces peuples pouvaient encore se fier sur leurs activités traditionnelles pour vivre, et, au besoin, rejeter le commerce, bien que certains voyageurs fissent désormais partie de leurs communautés. En mon opinion, on n’est pas, ici, dans une dynamique coloniale. Je serai heureux d’entendre et d’entretenir des arguments allant dans le sens contraire, mais jusqu’à maintenant, on n’a eu droit qu’à des affirmations gratuites, qui sont basées sur ce qui se produirait plus tard.

Vers les années 1840, la majorité du sud de l’Ontario sera effectivement colonisé et subtilisé aux populations autochtones, par des colons qui ont aussi chassé les voyageurs. À ce point, l’homme blanc avait à peine commencé à envisager une prise de possession tangible du Nord-Ontario ou des plaines de l’Ouest. C’est seulement au cours des années 1870 et 1880 que l’économie traditionnelle autochtone y sera quasi éradiquée, victime des arpenteurs, des migrations et du commerce du bois et des céréales, tous favorisés par la construction du chemin de fer et du télégraphe du Canadien Pacifique. À ce point, les voyageurs aussi bien que la traite de la fourrure auront disparu, victimes du même développement. Ce n’est pas une coïncidence si les années 1870 et 1880 sont aussi celles qui ont vu apparaitre les traités numérotés, la tristement célèbre Loi sur les Indiens et les premières écoles résidentielles. À ce point, nous étions très certainement engagés dans une dynamique coloniale, mais les voyageurs n’y étaient pour rien.

Chaque génération envisage ses valeurs comme supérieures à celles du passé. Mais si chaque période possède ses personnages et ses institutions aux mœurs presqu’universellement condamnables, aucune époque ne devrait être rejetée dans son ensemble. Les gens qui ont suggéré que les voyageurs sont un symbole de colonialisme sont bien intentionnés, mais ils ont simplifié cette partie de notre passé. L’éviction de Victor ne fera rien de bon pour les nations autochtones du nord ontarien, qui ont été marginalisées et paupérisées par l’état et l’industrie depuis le milieu du dix-neuvième siècle. Au contraire, cela effacera de la mémoire une des rares parties de notre histoire commune dont nous n’avons pas à rougir. Notre temps et notre énergie seront mieux investis si nous tentons de comprendre comment l’esprit colonial est encore à l’œuvre et empêche encore le Canada d’établir des relations égalitaires avec les peuples autochtones.

Un dilemme bien actuel autour de la représentation et de l’inclusion

Examinons maintenant, plus succinctement, la question de la représentativité de la mascotte. Est-ce qu’un homme blanc et barbu peut être un symbole pour une université inclusive dont la majorité des étudiants sont des femmes et qui a un nombre croissant d’étudiants autochtones et internationaux? C’est vrai que, contrairement à un animal (ou, par exemple, la roche qui se veut la mascotte du Sudbury 5’s), Victor peut être associé à un genre particulier d’humain. Il est possible que ce soit donc plus difficile pour l’ensemble des humains qui composent notre communauté de s’y identifier. Cependant, permettez-moi de jouer l’avocat du diable pour un instant.

Dans un premier temps, il faut noter que Victor ne représente pas un cas d’appropriation culturelle. Des équipes avec des noms comme «Red Skins», «Indians», «Black Hawks», etc., ont un statut assez différent de celui de Victor.

Deuxièmement, sommes-nous si certains que nos étudiants internationaux n’ont aucun intérêt envers les marques de notre histoire locale? Sommes-nous si certains qu’ils veulent fréquenter une institution et une ville dépourvues de particularités, une sorte de McUniversité sans saveur propre? L’accueil de l’autre, dans mon esprit, n’implique pas un camouflage de notre histoire; il s’agit plutôt d’accueillir autrui dans notre histoire, de l’aider à inclure son histoire dans la nôtre. L’accueil implique aussi d’apprendre à connaitre les origines et les croyances des nouveaux arrivants, et de faire des accommodations lorsque cela est juste. En gros, l’accueil devrait être une rencontre dans le sens fort du mot, un peu à l’exemple de celle qui a existé entre les voyageurs et les Premières Nations, il y a si longtemps.

Troisièmement, eh bien, Victor est un homme. J’avoue que cela est peut-être problématique. Peut-on trouver une solution facile? On me dit qu’il y a eu, dans le passé, un vis-à-vis féminin à Victor, nommé «Lady V». Est-ce que ceci pourrait être convenable pour nos athlètes féminines et le public? Je laisserai ici la parole aux premières concernées.

Finalement, attaquons ce qui est surement la source de mon malaise avec la suggestion de laisser tomber Victor. Si on le renvoie pour cause de manque d’inclusivité, on sera tout de même en train de marginaliser une minorité : la communauté francophone. A-t-on oublié que les Franco-Ontariens réclamaient une université depuis des années lorsque LUL fut fondée en 1960? Que le gouvernement ontarien leur a refusé une institution autonome, leur offrant plutôt une participation à une institution au bilinguisme mal défini comme un compromis? Oublie-t-on que le fait français peine encore à y prendre une place enviable, soixante ans plus tard? Victor parti, ce sera un autre symbole de l’esprit de conciliation qui a vu cette université naitre qui disparaitra, ainsi qu’un des derniers signes visibles de son héritage canadien-français.

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