Une institution franco-ontarienne?

Courrier des lecteurs
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Le Voyageur
60 ans de fait français à la Laurentienne 2

Après avoir sondé l’histoire, réfléchissons dans le cadre de son 60e, à la Laurentienne comme institution franco-ontarienne.

Émettons d’emblée l’audacieuse thèse selon laquelle il existe au moins deux Laurentiennes. Une première, la Laurentian University, voit le français comme une langue de communication et de service. Pour elle, la langue et la culture anglaises y sont dominantes, normatives. Celles-ci s’imposent sur l’Ontario français.

Une deuxième, la Laurentienne, voit le fait français autrement. Sa mission sociétale est d’autonomiser l’Ontario français pour l’inscrire dans l’universel. Dit autrement, son cadre normatif se pense à partir de l’Ontario français.

L’institution universitaire en Ontario français

N’oublions pas qu’on ne nait pas Franco-Ontarien, on le devient. Lisons Gaétan Gervais : «Les institutions assurent la continuité des valeurs et de la culture d’une part et l’adaptation par des emprunts ou des changements, aux conditions nouvelles d’autre part.» L’institution permet à la société qu’elle représente de vivre, de créer et de se transmettre dans toute sa dynamique. C’est pourquoi il est possible d’intégrer la diversité dans le projet sociétal franco-ontarien. C’est également pourquoi il ne s’agit pas d’un groupe ethnique parmi d’autres, mais bien d’un groupement nationalitaire.

Les institutions permettent de «créer» une société et mettre en relation ses membres. J’ignore qui donne le cours de français de 9e année à l’École Saint-Joseph de Blind River. Je sais, toutefois, que nous sommes Franco-Ontariens, que nous participons à une culture commune et que nous œuvrons, à notre manière, à la préservation, à la création et à la transmission d’une référence franco-ontarienne.

C’est pourquoi Gervais préconisait la création «d’institutions françaises dans tous les secteurs d’activités» afin de nous doter des «structures dont [on a] besoin pour se développer et participer pleinement à la vie du pays», et ce, de manière autonome.

Pourquoi l’université? Chez le sociologue québécois Michel Freitag, l’université représente «un lieu d’orientation réfléchie du développement de la société» qui est à l’épreuve des caprices du marché, des orientations politiques des États et d’autres «mécanismes» prétendument neutres.

C’est ainsi que la recherche est fondamentale, puisqu’elle est «arrimée et orientée par le souci du développement de connaissances à portée civilisationnelle» et qui répondent aux «grands problèmes […] qui se posent à l’humanité». Dit autrement, l’université permettrait de répondre aux questions existentielles que se pose l’Ontario français.

Lisons maintenant les historiens Michel Bock et François-Olivier Dorais. Ces derniers nous disent que, si «la société fonde l’université, inversement, l’université contribue à fonder la société». Autrement dit, «à chaque société son université et […] à chaque université sa société».

Qu’en est-il dans une université bilingue et triculturelle? Au nom de quelle société œuvre-t-elle?

Une institution à l’image d’elle-même

Le rapport de force dans les institutions bilingues désavantage les francophones, puisqu’ils n’ont pas un contrôle direct sur elles. En absence d’une gestion «par et pour», pour prendre une formule bien à la mode, ils doivent lutter pour obtenir des gains.

Le bilinguisme à la Laurentienne représente principalement un accommodement linguistique. On traduit vers le français et on offre certains services, cours et programmes dans cette langue. Sa gestion quotidienne, les grands débats au Sénat ou au Conseil des gouverneurs, se font principalement en anglais. Les documents d’orientation (plans stratégiques, académiques, de recherche, budgets) sont imaginés d’abord en anglais. C’est une université qui se «pense» en anglais.

D’ailleurs, peu importe la composition du Sénat ou du Conseil des gouverneurs, peu importe qui est recteur, ou vice-recteur, ou vice-recteur adjoint, ou doyen, ou directeur de département, l’administration de l’Université opère en fonction des principes institutionnels qui l’ont créée, c’est-à-dire dans un cadre anglo-normatif. Comment pourrait-il en être autrement? L’institution fait plier l’individu, peu importe sa langue maternelle, son genre ou sa nationalité, vers ses préceptes. L’institution assimile, elle intègre. C’est sa fonction.

Illustrons. La Laurentienne a, depuis quelques décennies, décidé que son objectif premier était sa croissance. Celle-ci allait se faire principalement en anglais. Son espoir? Rivaliser avec les grandes universités et améliorer son rang dans les palmarès.

Comment expliquer autrement l’existence d’une seule chaire de recherche qui opère en français? Comment expliquer autrement le fait qu’il n’existe qu’un seul centre de recherche, l’Institut franco-ontarien, qui opère entièrement en français? Comment expliquer autrement que les principaux projets de croissance des années 2000 (École de médecine, École d’architecture, campus défunt de Barrie) sont tous unilingues, avec quelques «options» en français? Rénover le pavillon Alphonse-Raymond, c’est insuffisant.

Faut-il s’en offusquer? L’institution, ultimement, ne fait que reproduire ses valeurs fondamentales : celle d’une université de langue anglaise qui offre des services en français.

Pis nous autres dans tout ça?

Ce que nous avons décrit ne pose aucun problème si on croit que le fait français se résume à une question de langue de communication. Si tel est le cas, il ne faut que quelques ajustements et le tour est joué.

Toutefois, si nous croyons toujours que le français est une langue sociétale et que les Franco-Ontariens représentent non pas un groupe ethnique, mais bien une minorité nationale, une société — si petite soit-elle — la situation qui perdure à la Laurentienne depuis 60 ans a de quoi nous inquiéter.

Rappelons le contexte : L’Université voit le jour neuf ans avant l’ouverture de l’École secondaire Macdonald-Cartier et l’adoption de la Loi sur les langues officielles. Les Franco-Ontariens étaient à l’époque parmi les moins scolarisés et les plus pauvres du pays. L’analphabétisme était la norme, tout comme l’était le décrochage scolaire. Comment se surprendre qu’on ne nous ait pas donné à cette époque la gestion de notre institution postsecondaire?

Une concession plutôt qu’une réparation historique, le modèle de bilinguisme de la Laurentienne précède la modernisation de notre système scolaire. Il a, en ce sens, plus en commun avec les French-English Schools de la première moitié du XXe siècle qu’avec la dualité linguistique, c’est-à-dire axée sur l’autonomie de la minorité.

60 ans plus tard, pouvons-nous aspirer à mieux? Plus fondamentalement : veut-on? Comme le disait Joseph Yvon Thériault : «Il faut se croire une société pour avoir la prétention de pouvoir s’offrir une université». L’Ontario français se pense-t-elle toujours comme une société, même petite? Voilà la question.

La semaine prochaine, nous proposerons une réflexion sur l’horizon des possibles. Quelle utopie pour la Laurentienne pour les 60 prochaines années?

Serge Miville
Professeur agrégé
Département d’histoire
Chaire de recherche en histoire de l’Ontario français