Un plaidoyer franco-ontarien pour l’université… franco-ontarienne

Michel Bock est professeur titulaire d’histoire franco-ontarienne à l’Université d’Ottawa. Il a fait ses études de premier et de deuxième cycles aux universités de Sudbury et Laurentienne.

Reprenons encore ici, puisqu’il le faut, quelques faits pourtant connus de tous.

Le 1er février 1971, la Troupe de l’Université Laurentienne montait sur scène pour offrir au public la toute première représentation de Moé, j’viens du Nord, ’stie, la pièce fondatrice du répertoire dramaturgique franco-ontarien qui allait servir de bougie d’allumage à la grande prise de parole des années 1970. Le 1er février 2021, exactement 50 ans plus tard, à la journée près, l’Université Laurentienne se plaçait sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers (LACC).

Ce geste l’autorisait à supprimer d’un trait de plume les programmes de théâtre et d’études françaises, ceux-là mêmes qui avaient été la pépinière de CANO, du Théâtre du Nouvel-Ontario, des Éditions Prise de parole, etc. Il aurait fallu célébrer le cinquantenaire du théâtre franco-ontarien dans l’allégresse; on l’a plutôt vécu la mort dans l’âme. Au lieu de prendre la mesure du chemin parcouru pour mieux se propulser dans l’avenir, il fallait penser à sauver les meubles alors que le sol se dérobait sous nos pieds. On dit que le destin fait bien les choses, mais il lui arrive aussi de se montrer cruellement ironique. Au printemps 2021, il a voulu que Quoi si, moé ’ssi j’viens du nord ’stie soit le chant du cygne de la Troupe de l’Université Laurentienne, dont les jeunes et talentueux membres ont exprimé une indignation bouleversante et contagieuse.

Le couperet tombait en même temps sur le programme d’histoire, à partir duquel le professeur Gaétan Gervais et l’un de ses étudiants, Michel Dupuis, concevaient le drapeau de l’Ontario français, hissé pour la première fois à l’Université de Sudbury en 1975 et devenu le symbole par excellence du combat pour l’autonomie franco-ontarienne. Près d’une trentaine de programmes supplémentaires dans diverses disciplines subissaient le même sort, des programmes qui, considérés dans leur globalité, avaient permis à la collectivité franco-ontarienne de penser sa condition et, dans le même mouvement, d’être — et de renaitre — au monde.

Voici à présent que l’Université Laurentienne revendique cette tradition intellectuelle et culturelle, une tradition dont elle est en clair la fossoyeuse, pour mieux justifier son existence continue en tant qu’université bilingue. On en perd sa contenance. La Laurentienne cherche à sauver sa peau. Grand bien lui fasse. Mais qu’elle s’y applique sans s’affubler du drapeau franco-ontarien, sans subtiliser une œuvre qui n’appartient en propre qu’à la collectivité franco-ontarienne elle-même. Et l’œuvre, produite à la Laurentienne faute de mieux, est considérable : 60 ans de connaissances générées et transmises, de créativité débridée et de projections communes.

Les universités bilingues incarnent la fatigue culturelle des Franco-Ontariens, celle qui les condamne à perpétuité à justifier leur existence en tant que communauté culturelle et politique à part entière en les maintenant dans des structures qui les subordonnent et les privent de l’autonomie nécessaire pour se réaliser pleinement. Le phénomène a rarement été aussi apparent qu’au moment présent, alors que chacun peut constater de ses propres yeux le champ de ruines qu’est devenu le bilinguisme institutionnel tel que pratiqué à la Laurentienne. 

Au printemps 2021, Jean-Marc Dalpé, à qui la débâcle de l’université n’inspirait que répugnance, renonçait au doctorat honorifique qu’elle lui avait décerné. Je n’ai aucun doute que Gaétan Gervais, s’il avait encore été parmi nous, eût imité son geste, lui qui avait placé la création d’une authentique université franco-ontarienne au cœur de son activité intellectuelle et militante. La Laurentienne souffre d’un lourd déficit de légitimité qui lui interdit de se présenter comme la gardienne d’une mémoire qu’elle a préféré dilapider, celle des Gervais, Dickson, Paiement, Gravel et de combien d’autres. Elle possède encore moins l’autorité morale qu’il faut pour montrer à l’Ontario français la voie à suivre, désormais, si tant est qu’elle l’ait jamais eue.

Les Franco-Ontariens sont quittes envers cette institution qui les a largués. Mieux encore, ils comptent parmi ses créanciers et il est grand temps qu’ils recouvrent leur dette — en entier. L’Université de Sudbury ne remettra pas les compteurs de l’histoire à zéro, car la tradition universitaire franco-ontarienne n’est pas à rebâtir. Elle existe et doit continuer d’exister au sein d’une institution dont l’unique raison d’être sera d’y veiller. Pour y avoir elle-même contribué, historiquement, l’Université de Sudbury sera le lieu qui accueillera naturellement un legs patiemment construit sur plusieurs générations, un legs qu’elle enrichira d’apports nouveaux et encore insoupçonnés pour mieux le prolonger dans l’histoire à venir. Et elle le fera sans se soumettre à d’autres impératifs que celui de l’autonomie de la communauté franco-ontarienne dans toutes ses formes et d’où que proviennent ses membres.

Le pari est-il risqué? Certes. Mais il en vaut bien le coup. «Ainsi mon courage, mon espoir», chante en effet Robert Paquette.