Réponse au recteur de l’Université Laurentienne, Robert Haché

Par Michel Laforge, Maitrise ès arts en Histoire, Université Laurentienne

Depuis plus de deux semaines, je tente de trouver les mots pour réagir à la débâcle financière de la Laurentienne. Je vous remercie, M. Haché, car j’ai lu votre lettre publiée dans sur le site web du Voyageur le mardi 16 février 2021. Elle m’a permis de consolider mes idées et m’a donné envie de vous poser quelques questions.

Notamment, cette université, elle est à qui, elle est pour qui, elle sert à quoi et qu’en restera-t-il après sa restructuration?

Comprenez-moi bien : peu nombreux sont les Nord-Ontariens qui veulent voir la Laurentienne s’effondrer. Chose certaine, par contre, on ne veut pas non plus dépenser toute notre énergie, le peut qu’il nous en reste, pour «sauver» une institution qui, depuis des années, se dissocie tranquillement de sa communauté, qui laisse tomber des programmes importants et qui oublie de plus en plus les gens qu’elle est sensée desservir... sauf pour implorer leur pitié quand ça va mal.

Comme bien des diplômés, mes sentiments à l’égard de la Laurentienne sont compliqués. Un symbole qui les illustre bien m’est apparu cependant. L’Association des anciens m’a récemment envoyé un masque anti-COVID par la poste. «Célébrons ensemble 60 ans», est-il inscrit dessus. Je le porte, quotidiennement, mais à l’envers. C’est-à-dire avec le noir à l’extérieur pour éviter que personne ne m’aperçoit avec ce masque mon alma mater.

Malgré les excellents profs (quoiqu’il y en avait des médiocres aussi) que j’ai eus au bac, malgré les membres du personnel hors pair qui se démenaient pour nous offrir des services de qualité, malgré les gens merveilleux qui oeuvrent à la Laurentienne, j’ai quand même honte de l’institution et de sa haute administration. Ce n’est pas nouveau.

En quatrième année de bac, je codirigeais le journal étudiant de la Laurentienne, L’Orignal déchaîné, qui, tout comme la Laurentienne, était lui aussi déficitaire à l’époque. Les raisons sont multiples : transition tardive vers le numérique (2010-2012), baisse des abonnements papier, un financement passant par l’Association des étudiants francophones (AEF) qui n’avait le droit de percevoir des frais que sur le tiers des étudiants francophones. On vendait donc de la publicité dans les pages du journal pour compenser ce maigre financement et ainsi rester dans le noir. Ces publicités ne venaient que rarement de la Laurentienne. 

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le département des communications et de markéting ne voyait pas l’intérêt de dépenser de l’argent chez nous. Elle le faisait pourtant au journal de langue anglaise, Le Lambda. Même l’Université d’Ottawa nous en achetait! Si ça a changé, c’est que le Bureau des affaires francophones s’en est mêlé, dépensant de son budget pour en acheter à la place du département de markéting. Une chance pour nous! Mais ça illustre justement le genre de combat interne auquel se heurtent quotidiennement les francophones de la Laurentienne.

La culture institutionnelle de la Laurentienne est composée d’anecdotes comme celles-là. C’est un peu cela qu’on «célèbre» maintenant depuis soixante ans; que les francophones aient toujours été des citoyens de seconde zone à la Laurentienne. Ouf.

Tout ça m’amène à mon point : la confiance se gagne et elle se perd, M. Haché. Comment voulez-vous qu’on refasse confiance au Conseil des gouverneurs quand il a aussi gravement manqué à sa plus grande responsabilité? 

Comment peut-on vous faire confiance quand vous avez demandé de tenir secrètes les récentes communications entre l’institution et le ministère des Collèges et Universités; quand vous dites que les classes de petite taille (c’est-à-dire ceux des programmes d’arts et davantage ceux en français — les mêmes dans lesquels la Laurentienne sabre depuis une dizaine d’années) sont à blâmer pour le problème financier actuel; quand le vice-recteur aux affaires francophones de la Laurentienne quitte son poste une semaine avant que tombe cette nouvelle d’insolvabilité; quand les fonds de recherche ont été dépensés pour saler les trottoirs; quand le président de votre Sénat fait taire les étudiants qui posent des questions à ce sujet? 

«Something smells rotten in the state of Denmark», comme dirait Shakespeare…

Si vous voulez qu’on vous fasse confiance à nouveau, dévoilez donc des chiffres. À quoi ressemble la masse salariale de l’administration, comparée à celle des professeurs? Quel est le ratio professeur-administrateur? 1:4? 1:3? Pas le cas? Call my bluff and show us the paper trail. Où va l’argent de Patrimoine canadien destiné à l’enseignement en français? Montrez-nous les chiffres. Ce serait la moindre des choses.

Je suis tanné de me battre contre la Laurentienne pour qu’elle fasse sa job. Je suis tanné que la Laurentienne se batte contre la Laurentienne aussi. Je suis prêt à passer à autre chose. Le Nord mérite mieux que ça. 

Piste de solution : l’autonomie totale pour les francophones de la Laurentienne. Vous me direz que ça ressemble à un certain projet d’université franco-ontarienne qui bat de l’aile en ce moment. Je vous répondrai que si on s’en était tenu aux recommandations des états généraux du RÉFO, on n’en serait peut-être pas là. Idem pour Franco-Parole en 1973 d’ailleurs. Plus ça change…

Autre piste : il faudrait faire du ménage au Conseil des gouverneurs.

Mais ces pistes ne règleront pas tous nos problèmes. Ça laisse encore tomber la communauté anglophone et, cette communauté-là, j’en fais partie également. À Sudbury et dans le Nord-Est, les anglophones ce sont nos voisins, nos amis, nos partenaires, nos belles-familles, nos cousins, nos clients, nos patrons, nos collègues. Le collège universitaire francophone dont je parle, pourrait-il posséder de forts liens avec ce que deviendra la Laurentienne? Je crois que c’est essentiel pour le bienêtre de la région.

Mais bon, j’ai déjà écrit mille mots. J’arrête ma réflexion là pour l’instant. 

Comme chantait Serge Fiori : «on a mis la Laurentienne au monde, la Laurentienne devrait peut-être nous écouter». En tout cas, c’était quelque chose comme ça. 

En espérant avoir quelques réponses à mes questions, M. Haché.

Cordialement, 

Michel Laforge
Baccalauréat ès arts en Histoire, Université Laurentienne
Maitrise ès arts en Histoire, Université Laurentienne
Fier Sudburois et Nord-Ontarien