Réjean Grenier
Le Voyageur
Réjean Grenier

Nommer ou non?

Les médias doivent-ils ou non nommer les criminels?

Un récent jugement de la Cour Supérieure de l’Ontario force les écrivains publics — journalistes, blogueurs et autres — à réfléchir à leur travail. En rendant son verdict de culpabilité contre l’homme qui a utilisé une voiture pour faucher des passants sur la rue Bathurst à Toronto, la juge Anne Molloy a refusé de dire son nom. Elle l’a appelé John Doe. La juge Molloy a aussi demandé aux journalistes de faire de même. Certains journalistes ont suivi sa recommandation, d’autres pas.

Le tueur en question faisait face à 26 accusations liées à l’attaque perpétrée en avril 2018 lorsqu’un individu a lancé une camionnette louée contre des piétons sur les trottoirs de la rue Bathurst. Dix personnes ont été tuées et seize autres blessées. 

Comme la juge Molloy l’a clairement dit, sa demande n’a pas force de loi, ce n’est qu’un vœu. Mais elle a aussi expliqué pourquoi elle faisait cette requête. 

Toutes les recherches sur les tueurs en série indiquent que ces détraqués sont en quête de notoriété. Ils suivent avec avidité les carrières des autres tueurs en série. Ils lisent leurs messages, s’en inspirent et s’en délectent jusqu’à ce qu’ils décident de suivre leurs voies. Certains avouent même avoir voulu dépasser le niveau d’horreur perpétré par leurs prédécesseurs. Comme s’ils jouaient à qui est le plus retors. 

Ces tueurs publient souvent une espèce de manifeste avant de passer à l’attaque. C’est même devenu la mode pour certains de diffuser leur hécatombe en direct sur le web. C’est ce qu’a fait l’homme qui a tué 51 personnes et en a blessé 40 autres lors de l’attaque de deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en 2019. Cette diffusion a duré plusieurs minutes avant que Facebook ne la bloque.

Le tueur de la rue Bathurst a d’ailleurs avoué lors d’interrogatoires qu’il avait été influencé par ces barbaries et qu’il recherchait cette gloire. C’est ce qui a motivé la demande de la juge Molloy.

Pour nous, écrivains publics, cette requête crée un dilemme. Tout le travail des journalistes est de poursuivre la vérité, de tout dévoiler, de dénicher les choses qu’on veut nous cacher et d’en informer le public. La transparence est notre leitmotiv. Comment alors concilier notre raison d’être avec la demande de la juge Molloy?

Si vous avez poursuivi votre lecture jusqu’ici, vous avez surement remarqué que nous n’avons pas identifié le tueur de la rue Bathurst. Et nous ne le nommerons pas. Nous ne jouerons pas son jeu de débile.

D’ailleurs, Le Voyageur suit depuis longtemps une politique sur le reportage de crimes. Elle est simple : nous en publions rarement. Pour plusieurs raisons. La première est d’ordre déontologique. Si nous publions le nom d’une personne accusée d’un crime, nous devons obligatoirement suivre son procès afin d’informer nos lecteurs de son dénouement. Avec une petite équipe de journalistes, Le Voyageur n’est pas en mesure de toujours assurer ce suivi.

Deuxièmement, en mettant l’accent sur les nouvelles de crimes, les médias peuvent créer chez leurs lecteurs l’illusion qu’il y a beaucoup plus de crimes que les études ne le démontrent. Ça ne vous rend pas service. Nous préférons parler du vrai monde et de leurs réalisations.