Réjean Grenier
Le Voyageur
Réjean Grenier

Une vraie sauvagerie

Qui est le vrai «méchant» dans la dispute sur la pêche aux homard?

En fin de semaine dernière, à Pubnico en Nouvelle-Écosse, on a vu des sauvages poser des gestes inacceptables au Canada. Oui, le mot sauvage est fort, mais il décrit bien cette bande organisée qui a terrorisé les pêcheurs autochtones de homard, détruit leurs prises et leur équipement pour ensuite mettre le feu à leur hangar. On peut comprendre la frustration des deux côtés de cette crise, mais de tels gestes sont amoraux, intolérables et, surtout, illégaux. Les responsables doivent être identifiés et subir des peines exemplaires.

Cela étant dit, les gens qui ont perpétré cette sauvagerie ne sont pas les seuls responsables. La pêche en haute mer et les affaires autochtones sont deux responsabilités fédérales. La situation actuelle découle de l’inaction — et des décisions douteuses — des gouvernements conservateurs et libéraux depuis plus de 20 ans.

Les pêcheurs de homard autochtones exercent actuellement un droit découlant de traités reconnus par la Cour Suprême du Canada. En 1999, la Cour a statué que les membres de la nation Mi’kmaw avaient le droit de pêcher n’importe quand afin d’assurer leur «subsistance convenable». Subséquemment, la Cour donnait au gouvernement le droit de règlementer cette pêche, mais aucun gouvernement n’a agi sur cette question. Le fédéral n’a même pas essayé de définir, avec les autochtones et les autres pêcheurs concernés, ce qu’est une subsistance convenable.

Cette année, les pêcheurs de la Première Nation Sipekne’katik ont décidé d’exercer leur droit quelques semaines avant le début officiel de la pêche au homard. Ils ne possèdent qu’une infime part des licences de pêche accordées à la région de Pubnico. Mais n’empêche, les pêcheurs blancs engagés dans cette industrie depuis de nombreuses années y ont vu une possible diminution de leurs propres prises et de leurs revenus. Certains craignent aussi pour la conservation de cette ressource alimentaire. Ça n’en prenait pas plus pour mettre le feu aux poudres.

En fait, la question du partage de cette richesse dépasse la confrontation entre les pêcheurs commerciaux et les nouveaux venus autochtones qui ne sont tous que de petits joueurs. La vaste majorité des licences accordées pour la pêche au homard dans la baie Sainte-Marie est détenue par la méga compagnie Clearwater. Par exemple, un seul bateau de Clearwater a à son bord 6500 casiers à homard, le bateau typique d’un petit pêcheur commercial en a 400 et les bateaux des Mi’kmaws qui font la pêche de subsistance en ont 50. Le propriétaire milliardaire de Clearwater ne se mêle évidemment pas de la crise actuelle.

C’est l’histoire des 20 homards sur une table. Le milliardaire en prend 19 et dit à celui qui en a 1 : «Fais attention, l’autochtone veut te voler ton homard».

Les gouvernements successifs qui ont permis cette inégalité sont responsables de la sauvagerie vécue en fin de semaine. La solution aurait pourtant été assez simple : définir et règlementer ce qu’est la pêche de subsistance; accorder les permis en répartissant la ressource de sorte que tous les joueurs puissent en tirer un profit convenable.

L’inaction des autorités a causé des pertes financières aux Mi’kmaws et a poussé certains pêcheurs commerciaux à poser des gestes impardonnables. Mais, ce qui est encore pire, elle a creusé un profond clivage entre les Autochtones et les Blancs.

Le fédéral aura-t-il encore le culot de parler de réconciliation?