Les élites acadiennes auraient tourné le dos aux Amérindiens…

Courrier des lecteurs
Courrier des lecteurs
Le Voyageur
Il faudrait revoir l’origine de la division entre les Acadiens et les Mi’kmaq

Cette fois-ci l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton (Monckton), institut financé par Patrimoine canadien, propage l’idée, au nom du multiculturalisme, que puisqu’il y a une division entre les Acadiens et les Mi’kmaq, les élites acadiennes doivent prendre le blâme.

Contrairement à l’historien et conseiller scientifique Maurice Basque qui, en plein Congrès mondial acadien, évoquait à la p. 2 de l’Acadie Nouvelle du lundi 19 aout 20191 et que «les élites acadiennes ont tourné le dos aux Amérindiens qui de leur côté ont principalement suivi une éducation en anglais» et de même contrairement à l’avocate Paryse Suddith, l’une des instigatrices de la rencontre au CMA, qui, comme si c’était bel et bien les Acadiens qui sont responsables de cet état de choses, vient renchérir M. Basque en évoquant «qu’il est temps pour les Acadiens de tendre la main vers leurs alliés historiques et de favoriser une compréhension mutuelle». Pourtant, c’est nullement ce qu’élucide l’historien mi’kmaq de Halifax, Daniel N. Paul, dans son livre We were not the savages.

Selon lui :

«British Governor of Acadia, Richard Philipp, issued a proclamation that not only bespoke a disdain for democracy but also reflected how deeply rooted was their paranoia (the English) about the close relationship between the Acadians and the Mi’kmaq. Philipp’s edict made it illegal for Acadians to entertain a Mi’maq in any manner. How strictly this proclamation was enforced is reflected in the minutes of a Council meeting held on May 22, 1725.» (p. 79-80)

Voici ce que ledit procès-verbal de la réunion2 du Conseil de la Nouvelle-Écosse, alors à Annapolis Royal, du 22 mai 1725, révèle en plein jour : «The Honourable Lt. Governor John Doucett, acquainted the board that Prudane Robichau, senior inhabitant in the Cape, had entertained an Indian in his house, contrary to His Excellency’s proclamation dated August 1, 1722. That he had thererfore put him in irons and in prison amongst the Indians for such heinous misdemeanour. This was to terrify the other inhabitants from clandestine practices of betraying the English subjects, into Indian hands. A petition by Robichau for release was then presented to Council for approval : The said petition being read. It is the opinion of the board, upon account of his age, and having been so long in irons, that upon the offers ans promises he made in his petition of putting up as security goods and other chattels for his future good behaviour, he be set free.

Alors poursuit Daniel N. Paul dans We were not the savages :
«Given the context of more than a century of friendly relations between Acadians and the Mi’kmaq, Robichau’s hospitality was a reasonable action. However, the English were not reasonable when it came to activities involving Amerindians. By 1725 the non-conciliatory policies the English had adopted to govern Acadia after taking it over twelve years earlier had increased the hatred the Acadians and the M’kmaq held towards them.» (p.80)

Maurice Basque et Paryse Suddith faussent l’histoire. Des passages correctifs s’imposent de leur part. Par leurs propos, ils culpabilisent impunément les Acadiens. «La loi sur les Indiens et le système des réserves ont créé une ségrégation entre nos peuples», lance Paryse Suddith, comme si les Acadiens avaient joué un rôle dans l’adoption de cette loi canadienne.

L’Acte des sauvages adopté par le gouvernement fédéral en 1876 avait pour objectif véritable l’accélération de la dépossession du territoire indien et, à terme, la disparition des Premières Nations par voie d’assimilation au sein du grand ensemble canadien. En l’espace de quelques dizaines d’années, les Premières Nations qui étaient considérées comme des alliées et comme des nations indépendantes et souveraines sur leur territoire se voient imposer une loi paternaliste qui les soumet à la tutelle de l’État canadien à travers l’imposition d’un statut comparable à celui d’un jeune qui n’a pas encore atteint l’âge de la majorité. Toutes ces restrictions légales avaient pour but de forcer l’Indien à intégrer la société canadienne-anglaise et de s’assimiler. Au bas mot, selon la loi sur le multiculturalisme canadien, il n’y a plus d’Indiens mi’kmaq, il existe seulement des Canadiens anglophones issus d’une tribu mi’kmaq.3

Et penser que c’est l’Université de Moncton (Monckton) par la bouche du conseiller scientifique Maurice Basque de l’Institut d’études acadiennes qui propage le mensonge nullement historique ni scientifique contre les élites acadiennes à l’égard des Mi’kmaq alors qu’elle devrait plutôt se consacrer bec et ongles à faire comprendre à ces mêmes élites acadiennes pourquoi l’université cosmopolite qui forme leur jeunesse acadienne porte le nom du criminel de guerre Monckton.

Comment se fait-il qu’un Institut d’études acadiennes ait besoin de blâmer spécifiquement, en plein Congrès mondial acadien, les élites acadiennes pour avoir divisé les Mi’kmaq et les Acadiens? Comme si tout à coup, les Acadiens devaient, en guise de réparation (sans fondement reconnu), arborer tous azimuts les symboles mi’kmaq et leur donner des arpents de terre tandis qu’eux, les organismes mi’kmaq, ne réciproquent peut-être pas autant malgré notre amitié mutuelle depuis des temps immémoriaux d’avant le Canada, celui qui succéda en 1867 à l’Empire britannique. Et récemment, une figure autochtone importante qui accueille dorénavant les automobilistes sur le campus de l’Université de Moncton sur une façade de son plus édifice.

Il faudrait peut-être regarder ailleurs pour trouver une justification à une apparente division entre les Acadiens et les Mi’kmaq.4 Après la Conquête, d’une part, il fallait éviter d’être considéré comme «Sauvage», et d’autre part, les Acadiens avait été déportés tandis et les Canadiens avaient été contraints de trahir leurs frères amérindiens, avec qui ils avaient pourtant créé une société totalement nouvelle et inédite en Amérique, une société dont ils pouvaient être fiers. L’indifférence ou pire encore le mépris ont remplacé les liens de profonde amitié pourtant si solidement ancrés entre les Amérindiens et les descendants des Français. Les auteurs du documentaire L’Empreinte ont souligné qu’il s’agissait sans doute là d’une «sorte d’interdit» un peu comme le serait un secret en famille.

L’extraordinaire et étonnante alliance de départ entre Mi’kmaq et Acadiens a définitivement pris fin avec l’arrivée du conquérant. Tout a été changé. Chacun s’est trouvé depuis lors séparé. Mais cela a continué tout au long des deux siècles suivants. Nos propres élites nous ont trahis, elles se sont appliquées à réécrire l’Histoire en fonction du pouvoir, laissant de côté la véritable. Nos deux peuples ont accepté d’être séparés pour des raisons afférentes, crurent-ils, à leur survie vis-à-vis du conquérant alors qu’ensemble, ils avaient pourtant contrôlé l’Amérique. En se référant à l’Histoire, notre belle aventure sur ce sol d’Amérique du Nord a effectivement bien commencé avec l’arrivée des Français et de Champlain à Port-Royal et Québec; elle s’est indubitablement agrégée à une autre histoire de plus de 20 000 ans, celle des Amérindiens.

Les Français, devenus des Canadiens puis des Canadiens français (après la conquête britannique pour se démarquer des Canadiens anglais) ont vécu depuis leur arrivée et aussi longtemps qu’a perduré la Nouvelle-France, en bonne entente sur tous les fronts avec les peuples amérindiens.

La conséquence de la chute de l’État de la Nouvelle-France a été une catastrophe historique pour les nations indiennes, selon l’auteur et écrivain, Heinz Weinmann. Dans les colonies anglaises, les rapports étaient à l’opposé de ceux des Français vis-à-vis des Amérindiens. Les colons anglo-saxons étaient venus pour fonder une société qui reposait sur la propriété privée, ce qui signifie s’approprier exclusivement des terres de la même manière que les Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam (ile de Manhattan) d’où nombreuses guerres et conflits, discrimination et rejet des Autochtones.

En 1713, les Anglais, mettant définitivement la main sur l’Acadie, observaient le rapprochement significatif entre Amérindiens et Acadiens y compris les unions libres depuis tant d’années côte à côte. Cet état de fait constituait pour les Anglais, une raison valable pour le génocide acadien en tant que preuve manifeste que les Acadiens se sont «ensauvagés» ou pire «métissés».5 Cette chose impensable aux yeux des Anglais sera donc sans état d’âme que les Anglais (on pense au sanguinaire génocidaire Robert Monckton, en particulier) dépossèderont les Acadiens de leur terre et de tous leurs biens puisqu’ils ne sont plus à présent considérés comme des Français, mais à l’égal des «Sauvages». En ce sens, c’est fort parlant que les Anglais, du moment où ils se sont permis de tout justifier sur cette base pour nous déporter, ont commencé à nous appeler «Acadiens» alors que jusque-là, ils nous appelaient «French Neutrals».

La leçon sera tirée bien évidemment des Canadiens une fois restés seuls face à l’adversaire. N’allaient-ils pas être aussi jugés trop «ensauvagés» peut-être même trop «métissés»? Pour défendre leur identité canadienne-française devant le vainqueur, il ne leur fallait surtout pas s’associer aux «Sauvages». En même temps, le conquérant va approcher les tribus amérindiennes par l’intermédiaire des Odinossonis/Iroquois pour placer les autres nations amérindiennes en position subordonnée par rapport aux Iroquois, seuls interlocuteurs entendus et reconnus des Anglais. Avec l’Indirect rule, ces nations seront automatiquement cantonnées du côté de l’adversaire. Si des traités ont été signés, c’était loin d’être par solidarité avec les nouveaux venus, c’était par nécessité absolue, après le départ de la France. Tout comme pour les Canadiens français, cela s’apparente à un geste de suivi.

Puis, dès le 19e siècle, d’autres évènements ne feront que corroborer un tel éloignement en commençant par la politique d’assimilation des Canadiens français qu’instaurera d’abord le gouvernement britannique. Les Canadiens d’origine française ont alors rompu définitivement avec leur passé trop compromettant, ne voulant plus rien avoir avec les Amérindiens, d’autant plus que ces derniers se sont rapprochés de l’adversaire. Aujourd’hui au Canada, la politique officieuse préconisée par le Parti libéral fédéral au nom du multiculturalisme imposé par Pierre Elliott Trudeau et poursuivie par Patrimoine canadien fait en sorte que les deux peuples mi’kmaq et acadien sont séparés à jamais.

Ce ne sont pas les élites acadiennes en général ni les Mi’kmaq eux-mêmes qui sont à blâmer pour une apparente division entre les Mi’kmaq et les Acadiens. C’est plutôt ce qu’on constate depuis fort longtemps, cette aberration au nom du multiculturalisme canadien qui passe sous silence deux bons siècles de vivre-ensemble acadien-mi’kmaq.
Ce ne sont pas les élites acadiennes en général qui ont tourné le dos aux Mi’kmaq. Aujourd’hui, ce sont avant tout ces autoproclamés scientifiques à la solde de Patrimoine canadien qui, par tous les moyens possible, intellectualisent pour que nous soyons blâmables et fomentent cette hypocrisie systémique que l’on est divisés à jamais.

Ce n’est pas «se retrouver» dont il faut se préoccuper mais de faire autre chose que ne pas mourir au grand gré de ceux qui veulent ne nous considérer que des Canadiens francophones d’une minorité acadienne...

David Le Gallant Mont-Carmel (Î.-P.-É.)

historien et militant acadien

diplômé en droit de l’Université de Moncton (1990)

______________________________

1) Excellent article par Simon Delattre. Titré : Rassemblement mi’kmaq et acadien : «Il est temps de se retrouver».

2) Original Minutes of His Majesty’s Council at Annapolis Royal, 1720-1739 printed by the Authority of the Legislative Assembly, Halifax, 1908, p. 100-101.

3) Similairement, on pourrait dire qu’il n’y a plus d’Acadiens, il existe seulement des Canadiens francophones issus d’une minorité acadienne.

4) Pour une justification probante ailleurs, il faudrait se familiariser (comme l’en a été autorisé l’auteur de ce présent article) avec les trois tomes de Marie-Hélène Morot-Sir Au cœur de la Nouvelle-France (Publibook. 2009, 2011 et 2014). De même teneur, il s’est inspiré par personne interposée de L’Empreinte, long métrage documentaire de Carole Poliquin et Yvan Dubuc (2014).

5) Absolument surs d’eux, les Anglais ne cherchaient pas nécessairement à se trouver des excuses pour faire ce qu’ils étaient en train de faire aux Acadiens, ils avaient une raison parfaitement valable, il leur fallait prendre leurs terres à tous ces habitants, terres dont ils avaient le plus grand besoin à cause des nombreux colons qu’ils invitaient à venir s’installer en Nouvelle-Écosse.