L’école virtuelle : donner une voix aux parents… et aux parents-enseignants

Courrier des lecteurs
Courrier des lecteurs
Le Voyageur
La collaboration famille-école est encore plus importante quand les écoles sont fermées à cause de la COVID-19.

Je prends à nouveau la parole comme maman-enseignante-professeure-chercheure. Et mon but est de donner une voix aux parents… et aux parents-enseignants. J’écris cet article en collaboration avec Julie Rodriguez, une maman professionnelle qui essaie aussi de se sortir la tête de l’eau, comme moi. 

Comme vous le savez déjà, le nombre de cas de COVID-19 a explosé ces dernières semaines à Sudbury et dans le Nord de l’Ontario. L’enseignement virtuel synchrone (en direct devant l’écran toute la journée) est donc revenu dans nos vies pour au moins deux semaines… Une semaine d’enseignement virtuel avait déjà été vécue en janvier. Et si les cas ne diminuent pas, l’enseignement virtuel synchrone continuera certainement, au grand désespoir de nombreux parents.

Comme maman professeure d’université, mon emploi me permet une grande latitude. Étant en éducation, je me sens très à l’aise d’enseigner à mes enfants. Mais tout le monde n’a pas cette chance. Ayant une fille de 8 ans en 2e année et un garçon de 6 ans en 1re année, l’enseignement virtuel synchrone imposé m’empêche d’être efficace dans mon travail, car je ne peux pas gérer mon temps comme je le veux. Mon conjoint est un travailleur dans le milieu de la santé et il est peu souvent à la maison; la charge mentale et la logistique des enfants sont donc entre mes mains, car je n’ai pas de famille ici.

Entre mars et juin 2020, lorsque les écoles ont fermé au début de la pandémie, l’enseignement était asynchrone : des activités et des devoirs étaient envoyés par courriel par l’enseignante, chaque semaine. En plus, hebdomadairement, un contact avec l’enseignante était fait de façon individuelle ou en petits groupes, avec les élèves. Cette façon de fonctionner me permettait, comme parent, d’organiser un horaire viable entre l’école à la maison et le travail. Par contre, avec l’enseignement virtuel synchrone en direct devant l’écran toute la journée, je cours constamment entre les deux enfants pour régler des problèmes techniques, donner des câlins, renforcer positivement, aider dans les tâches ou trouver des documents dans Google Classroom en essayant de comprendre son mode de fonctionnement qui n’est franchement pas évident… 

Imaginez des parents qui ont une autre situation, des parents qui doivent se déplacer pour le travail ou qui n’ont pas une grande latitude dans la gestion de leur temps et de leur horaire. Des parents qui ont des enfants avec de graves difficultés d’apprentissage ou des enfants handicapés. Pensez aux parents qui ne peuvent pas mettre leur enfant devant l’écran pour plus de 20 minutes parce que leur degré d’attention est saturé ou qu’ils doivent simplement bouger. Pour de nombreux enfants, une journée complète d’enseignement virtuel qui respecte l’horaire de l’école, c’est trop!

La première semaine d’apprentissage virtuel étant terminée et la deuxième venant de commencer, il était évident que plusieurs parents ont connu des conflits d’horaires. Dans certains cas, des grands-parents ont dû aider, ce qui signifie que certaines familles ont dû enfreindre les règles sanitaires de santé publique en zone grise (confinement), où il est interdit de se réunir à l’intérieur avec une personne avec laquelle vous ne vivez pas, afin de pouvoir concilier la famille et le travail. Ces parents ont au moins pu recevoir l’aide dont ils avaient besoin, ce qui n’est pas possible pour ceux qui n’ont pas de famille dans la région. Ces parents sont coincés et doivent parfois choisir entre sacrifier la famille ou le travail, particulièrement les femmes!

Trois cas actuels de parents seront donnés ici…

Premier cas. Prenons la situation d’une maman médecin divorcée qui a des jumeaux en 2e année et deux adolescents qui doivent faire l’enseignement virtuel au secondaire. La maman médecin doit se déplacer pour le travail. A-t-elle le choix? Non, bien évidemment. Elle ne peut pas voir tous ses patients à distance. Qu’arrive-t-il avec les enfants? Les deux adolescents en question ont des besoins particuliers; un suit un programme enrichi et l’autre éprouve des difficultés à l’école. La maman fait de son mieux pour soutenir tous ses enfants, mais, à plusieurs occasions, elle doit imposer cette responsabilité aux adolescents. Bien que cette situation leur permette de comprendre les responsabilités familiales, il est injuste de leur demander de mettre de côté leur propre apprentissage en ligne pour aider les jumeaux à passer à travers leur journée d’école en ligne, avec tous les problèmes engendrés.

Deuxième cas. Prenons maintenant la situation des parents-enseignants. Un couple de parents enseignants, avec quatre enfants, doit assurer l’enseignement virtuel synchrone de leurs élèves. Pendant ce temps, leurs propres enfants, qui sont en maternelle, en 1re année, en 2e année et en 4e année, s’occupent comme ils le peuvent sans recevoir eux-mêmes d’enseignement virtuel parce que maman et papa sont en train d’enseigner à d’autres élèves…! Peut-on leur en vouloir? Quelle est la solution pour eux? Se mettre en congé maladie pour pouvoir gérer l’enseignement virtuel de leurs enfants? Leur solution pour survivre : après la journée d’école virtuelle avec leurs élèves, ils mettent leur casquette de parents pour enseigner à leurs quatre enfants. 

Troisième cas. Enfin, les parents professionnels. Ceux-ci sont très nombreux. Ce sont ceux qui travaillent de la maison, mais qui n’ont pas nécessairement un horaire flexible. Que doivent-ils faire? Utiliser toute leur banque de congé? Ne plus avoir de vacances pour pouvoir assurer l’enseignement virtuel synchrone? Prenons la situation de Julie Rodriguez, maman d’un garçon de 7 ans en 2e année et d’une fille en maternelle. Son mari travaille parfois de longues heures en dehors de la maison. L’employeur de maman est très flexible pour soutenir sa situation familiale, mais le travail n’arrête pas parce qu’elle a des enfants à la maison. En effet, elle gère une équipe et plusieurs projets critiques au gouvernement fédéral. Par conséquent, elle doit ajuster complètement son horaire pour faire l’enseignement virtuel synchrone de ses deux jeunes enfants. Sa fille en maternelle a besoin de beaucoup d’encouragements pour rester assise et d’un soutien constant pour utiliser la technologie. La réalité est que, dès que les enfants ont fini d’utiliser l’écran pour l’école virtuelle, ils sont souvent placés devant un autre écran pour donner la chance à maman de récupérer le temps qu’elle a manqué, et ce, de façon aussi efficace que possible. La liste des tâches domestiques est également très longue et le temps passe vite. Bref, la charge mentale est très lourde.

Les enfants sont épuisés. Les enseignants sont épuisés. Et les parents sont épuisés et usés. Il ne s’agit pas de conciliation famille-travail, mais de superposition famille-travail.

Ensuite, que vont dire l’école et les médias? Que les parents ne collaborent pas ou ne collaborent pas assez? Ils vont mentionner que les élèves ratent des jours d’école virtuelle en pensant que les parents s’en fichent?

Les parents sont en mode survie. Ils essaient de concilier la famille et le travail avec un mode de fonctionnement qui n’est pas du tout flexible. L’enseignement virtuel synchrone ne devrait pas être imposé aux parents. Comme parent, on devrait avoir le choix entre l’enseignement virtuel synchrone en direct toute la journée et l’enseignement asynchrone où des activités et des devoirs sont à faire. La deuxième option permet aux parents de mieux s’organiser en fonction de leur horaire de travail et des différents enfants à leur charge. 

Au début de l’année scolaire, à cause de la COVID-19, les parents ontariens ont eu le choix entre l’enseignement en présentiel et l’enseignement virtuel. Environ 10 % des parents avaient choisi l’enseignement virtuel pour différentes raisons. Alors pourquoi n’avons-nous pas le choix maintenant entre l’enseignement synchrone et asynchrone?

Donner le choix aux parents permettrait de diminuer le nombre d’élèves en classe virtuelle et les absences. La gestion de classe serait donc certainement plus facile pour les enseignants, car il y aurait un peu moins d’élèves en ligne. De plus, les parents-enseignants pourraient gérer de façon plus efficace l’enseignement virtuel de leurs élèves et l’enseignement à la maison. Enfin, les parents professionnels pourraient mieux gérer leur horaire et enseigner eux-mêmes à leurs enfants s’ils le désirent. 

Il ne faut surtout pas sous-estimer la compétence parentale… les parents connaissent leur enfant et ils savent ce qui leur convient. N’oublions pas que nous sommes les premiers éducateurs de nos enfants; nous méritons donc considération et soutien.

Nous sommes dans une situation inhabituelle depuis un an maintenant. Il serait donc important de travailler de concert avec les parents et non leur imposer un mode de fonctionnement par défaut. La collaboration famille-école est encore plus importante quand les écoles sont fermées à cause de la COVID-19. 

Une piste de solution?

Un double modèle, selon la situation de chacun, serait donc une solution plus viable pour les parents — particulièrement les mamans — qui travaillent et il est important de leur donner une voix. Les parents devraient avoir le choix entre l’enseignement virtuel synchrone et l’enseignement asynchrone. Ou un modèle hybride devrait être proposé. C’est une question de survie! 

Mais en ce moment, les parents sont pris en otage. 

Isabelle Carignan, maman de deux enfants, professeure agrégée à l’Université TELUQ et professeure associée à l’Université Laurentienne.

Julie Rodriguez, maman de deux enfants, gestionnaire d’une équipe de soutien à l’administration centrale d’un département du gouvernement fédéral.