La Laurentienne et sa francophonie : Le berceau? Non, le caveau.

par Normand Renaud

Personne n’a à se réjouir de la débâcle financière et administrative de l’Université Laurentienne, en effet. Mais on peut quand même sourire un peu devant son ironie. 

Pour en arriver là si soudainement sans que personne ne le voie venir, il fallait une culture administrative opaque. Or, la transparence de la gouvernance de l’enseignement en français est une demande historique que la Laurentienne a maintes fois refusée aux Francophones. 

La voyez-vous, l’ironie? Ça s’appelle récolter ce que l’on sème. C’est être puni par là où on a péché. 

À tant de reprises au fil de six décennies, les francophones de la Laurentienne ― en tout cas, ses professeurs solidaires de leur communauté — ont supplié l’université de leur accorder plus d’autonomie. Au début des années 1970, il y a eu le premier congrès Franco-Parole. Au début des années 1990, il y a eu le congrès Franco-Parole II. 

À la fin des années 1980, époque de l’émergence du journal universitaire L’Orignal déchaîné, la supplication futile de l’heure était une simple «faculté française», proposition si peu exigeante qu’elle en était presque insignifiante. Côtoyant de nombreux jeunes amis idéalistes, j’ai consacré cinq belles années d’énergies de jeunesse à écrire dans L’Orignal pour essayer de nous faire entendre. 

C’était peine perdue. J’ai compris que la Laurentienne ne voudrait jamais, parce que minoriser sa composante francophone, c’est sa raison d'être. Son modèle de bilinguisme «intégré» verse les visées anglaises et françaises de l’institution en une seule grande marmite assimilatrice. Ce modèle administratif est fait exprès pour ne pas voir clair. Il empêche la responsabilisation de la gouvernance des argents et des efforts consacrés à la francophonie. Car c’est exactement pour cela qu’il a été créé.

En 1957, les jésuites ont eu le culot de fonder à Sudbury une université française et catholique. Dans l’Ontario encore très WASP de l’époque, c’était inacceptable. Pour s’en débarrasser, le gouvernement a noyé le poisson, inventant de toutes pièces la formule colonialiste qu’est la Fédération Laurentienne de 1960. 

L’université française a dû prendre le grand pari bilingue pour avancer vers un avenir politiquement possible. Puis, on lui a vite fait perdre le pari. La jeunesse laurentienne des années 1970, dont j’étais, l’a très clairement ressenti.

En 2021, cette université humiliée par son opacité cherche à rouvrir les avenues de l’avenir. Pour ça, il lui faudrait une vision lumineuse.

Mais en cette heure décisive, je ne supplie pas la Laurentienne d’assumer sa mission avec conviction. En cette conjoncture où elle doit repenser son avenir, je ne la supplie pas de repenser son rôle dans la communauté franco-ontarienne. Je sais qu’elle ne saurait être que ce qu’elle est. Pour les francophones, il n’y aura jamais de «nouvelle Laurentienne».

Non, j’écris ceci pour demander juste une petite chose aux porte-paroles de la Laurentienne. Au moins, cessez de prétendre que vous êtes le berceau du mouvement du Nouvel-Ontario. Ça, c’est du révisionnisme historique. 

Le drapeau franco-ontarien, la Nuit sur l’étang et l’AEF ont vu le jour dans la mouvance frustrée de l’époque du premier congrès Franco-Parole, qui espérait corriger ce que la Laurentienne était devenue. C’était des faits d’armes de francophones déçus de leur présent et inquiets de leur avenir. Que ces puissants symboles aient vu le jour à la Laurentienne et dans ces circonstances-là, non pas avec elle, mais contre elle, ce n’est pas sa fierté. C’est son déshonneur. 

La Laurentienne n’a pas été notre berceau. Elle a été notre caveau.

Aujourd’hui, la Laurentienne lance des appels à l’appui d’un éventuel plan de restructuration élaboré en secret qui est censé assurer sa survie. Puisque la transparence est le nœud du problème, elle devrait être le nœud de la solution. 

La solution devrait comporter la responsabilisation de la mission francophone que l’institution s’est arrogée. La solution des déboires financiers de la Laurentienne devrait passer par la solution des déboires historiques des Franco-Ontariens. Mais dans la culture corporative de la Laurentian University, tout ça, c’est la bonne idée à la mauvaise place. 

La solution devra venir d’ailleurs. Mais dans le contexte immédiat de la bousculade qu’est cette restructuration surveillée juridiquement et pondue en deux mois, la sortie de secours, tout improvisée et incertaine qu’elle soit, est la porte entrouverte par l’Université de Sudbury. 

Va-t-on nous laisser la prendre? Je parie que non. Mais j’espère perdre ma mise.

Ce qu’il faut, ce qu’il a depuis toujours fallu, c’est une université faite par et pour les francophones.