Hélène Gravel (1947-2000)

Joël Beddows, Département de théâtre, Université d’Ottawa

Hélène Gravel quitte son Timmins natal pour faire ses études postsecondaires à l’Université Laurentienne avant d’intégrer l’École secondaire publique Macdonald-Cartier à titre d’enseignante en 1969, l’année même de son ouverture. Deux ans plus tard, elle y fonde Les Draveurs, une troupe de théâtre scolaire qui rafle au fil des ans un nombre impressionnant de prix, notamment dans le cadre du Festival Sears. 

Or, cette implication en soi remarquable ne saurait dissimuler deux autres jalons de son parcours, tout aussi significatifs sur le plan historique : d’abord, son mandat en tant que directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO) de 1976 à 1978, période pendant laquelle elle articule un modèle de fonctionnement toujours en place aujourd’hui. Ensuite, au début des années 1990, son intégration au corps professoral de la Faculté d’éducation de l’Université Laurentienne. C’est justement pendant cette dernière décennie de sa vie qu’elle relance la Troupe universitaire, compagnie parascolaire qui avait servi de tremplin à la création du TNO, et œuvre à la création d’un premier programme de formation théâtrale postsecondaire offert à Sudbury.

Malgré son manque de formation professionnelle dans le domaine théâtral, Hélène Gravel accepte le défi de la direction artistique du TNO après le départ d’André Paiement. Nourrie par une vision holistique de la pratique théâtrale et de ses possibles comme moteur de changement social, elle propose pendant deux saisons une programmation sciemment éclectique : un mariage de théâtre pour enfants, de productions originales de pièces tirées des répertoires québécois, américain et français, de productions provenant de l’extérieur et de pièces de création franco-ontariennes. 

Cette hétérogénéité correspondait peu aux tendances de l’époque ailleurs au pays, mais manifestement elle a fait école puisqu’elle correspond aux programmations proposées aujourd’hui par la plupart des compagnies membres de l’Association des théâtres francophones du Canada. 

C’est aussi elle qui lance la «production communautaire», une tradition qui est elle aussi toujours présente à Sudbury : chaque saison, le TNO produit un spectacle amateur avec le double objectif de s’implanter davantage dans sa communauté et d’encourager un croisement des publics. 

Au cours de son mandat, l’intégration du «TNO La Slague» en 1977, une salle de diffusion, lui permet d’instaurer un premier abonnement, une autre stratégie de fidélisation du public local. Enfin, sa programmation comprend également un nombre impressionnant de projets de médiation culturelle, dont la création d’une troupe scolaire composée d’adolescents.es de différentes écoles secondaires de Sudbury et l’animation d’ateliers offerts aussi aux adolescents.es l’été dans les parcs municipaux.

1995 : Robert Dickson remet le Prix du Nouvel-Ontario à Hélène Gravel.

Sur le plan artistique, elle était responsable de deux productions importantes. D’abord, il importe de mentionner Ti-Jean de mon pays, une création collective pour enfants en 1976-1977 inspirée de contes réunis par Germain Lemieux. Jouée plus de 129 fois partout au Canada, cette pièce permet au TNO d’accroitre sa visibilité nationale. 

Ensuite, en 1977-1978, elle propose Ti-Jean fin voleur, une seconde pièce pour enfants jouée 36 fois partout en Ontario. Durant l’hiver 1978, Hélène Gravel quitte le TNO pour des raisons de santé et pour se consacrer à temps plein à l’enseignement et aux Draveurs.

Un nombre étonnant de créateurs franco-ontariens connus découvrent le théâtre au moment d’intégrer cette troupe, à savoir les metteurs en scène et directeurs artistiques Craig Holzschuh et Fernand Rainville, les musiciens et compositeurs Yves Doyon et Jules Bonin-Ducharme, sans oublier les interprètes Henry Gauthier, Robert Marinier, Linda Sorgini et Manon St-Jules, pour ne nommer que ceux-là. 

La création collective Par osmose, une exploration du phénomène de l’assimilation culturelle et linguistique, représente un moment marquant dans ce trajet. Non seulement le texte a-t-il été édité (1989), mais il a aussi fait l’objet d’un nombre important de productions montées par d’autres écoles par la suite. C’est également pendant cette période qu’elle coécrit avec Madeleine Azzola Expression dramatique (1989), un premier manuel décrivant des stratégies de l’enseignement des bases de la création aux adolescent.es.

Toujours en quête de défis, Gravel quitte progressivement ses fonctions d’enseignante à Macdonald-Cartier — cédant sa place à Hélène Dallaire — pour assumer celles de professeure en pédagogie à l’Université Laurentienne. 

Dans une entrevue, elle m’a confié : «J’ai quitté Macdonald-Cartier pour deux raisons. À Macdonald-Cartier, j’étais entourée de jeunes enseignants qui n’avaient pas d’approche pédagogique et, pis encore, ne comprenaient pas qu’une identité franco-ontarienne n’avait aucun sens sans une culture pour la porter. Ce n’était pas assez de parler français, il fallait aussi comprendre et exploiter ce que cette langue nous permet d’exprimer; et que cette approche était aussi importante en sciences et en éducation physique qu’en français et les arts dramatiques. Sinon, on [l’Ontario français] ne sera jamais une société authentique ou autonome. Et voilà l’autre raison : le théâtre, pour moi, était la façon pour éveiller les jeunes professeurs à ce potentiel et, donc, je voulais aussi créer un programme de théâtre. Les finissants seraient formés pour animer dans leur communauté quand ils n’étaient pas en train de créer des shows ou de devenir carrément des enseignants pour commencer le processus de l’éveil des jeunes le plus tôt possible. J’avais un plan.»

Ironie du sort, le programme en arts d’expression accueille ses premiers.ères étudiants.es en 2000, l’année même de son décès. Il s’agit d’un précurseur au programme de théâtre conçu et dirigé par Alain Doom de 2011 à 2021.

La qualité exceptionnelle du travail d’Hélène Gravel a été maintes fois reconnue. De son vivant, elle a reçu l’Ordre des francophones d’Amérique en 1982 et en 1999, la décoration du Mérite franco-ontarien remis par l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens. 

Depuis 2001, l’École élémentaire publique Hélène-Gravel de Sudbury porte son nom. Ailleurs en province, Théâtre Action a créé le prix Étincelles Hélène-Gravel–Josée-Létourneau, qui récompense les auteurs et autrices du meilleur texte de création présenté dans le cadre du Festival Théâtre Action en milieu scolaire. Ce mariage se voulait une reconnaissance de l’importance à l’échelle provinciale du travail d’Hélène Gravel, tout comme celui de l’administratrice Josée Létourneau, du Théâtre la Catapulte, qui a mis au monde un théâtre professionnel destiné aux publics adolescents dans les années 2000.