Gaétan Gervais (1944-2018), un maitre (1)

Michel Bock, Professeur d’histoire franco-ontarienne, Université d’Ottawa

Il y a de ces rencontres qui peuvent redessiner une trajectoire. Ma rencontre avec Gaétan Gervais tombe indéniablement dans cette catégorie. En septembre 1990, je commençais mes études de premier cycle à l’Université Laurentienne. Gaétan, alors en prêt de service au ministère des Collèges et Universités de l’Ontario, n’y était pas. Son nom ne m’était pas étranger, cependant, sa voix non plus. Dans le foyer parental, depuis toujours, la radio était syntonisée en quasi-permanence à CBON, où il était un invité fréquent. 

Avant même que je ne fasse mon entrée à l’université, Gaétan Gervais, c’était déjà «quelqu’un», dans mon esprit d’adolescent, un invité de marque qu’on accueillait quand venait le temps de poser et de comprendre les grandes questions. Son nom en était donc un qui, pour moi, commandait déjà le respect, même si j’en savais encore très peu, à ce moment, sur le professeur, le pionnier de l’historiographie franco-ontarienne et le militant qu’il était.

Dès son retour à l’université, je me suis inscrit à ses cours. Exception faite d’une compréhension approximative de la crise du Règlement 17, l’histoire de l’Ontario français se situait, pour l’essentiel, dans mon angle mort, les quelques images qui pénétraient parfois ma vision périphérique m’embrouillant l’esprit davantage qu’elles ne l’éclairaient. Il faut bien reconnaitre que l’école, à ce chapitre, ne m’avait pas été d’un très grand secours… Nous naviguions alors en pleine crise constitutionnelle : l’accord du lac Meech venait de pousser son dernier râle, le mouvement souverainiste québécois avait le vent dans les voiles et la tentation était grande de me faire tout bonnement Québécois, sans autre forme de médiation avec mon identité culturelle et politique. Si ma conscience proprement «franco-ontarienne» tenait alors à peu de choses, elle ne demandait, en revanche, qu’à être stimulée.

C’est donc en lisant Gaétan, puis en discutant longuement avec lui, que s’est faite mon initiation à l’histoire de l’Ontario français (L’Orignal déchaîné devait se charger du reste). Graduellement, la voix et le nom se sont incarnés, réduisant la distance que je percevais entre nous. Gaétan, je l’ai appris, était franco-ontarien, comme moi; un Franco-Ontarien né à Sudbury, comme moi; mieux encore, il avait vécu dans le quartier du Nouveau-Sudbury, où il habitait toujours, comme moi…

Pour une collectivité minoritaire qui a souffert, historiquement, de sous-scolarisation, on ne saurait exagérer l’importance d’avoir devant soi des modèles issus de son propre milieu, dont le caractère exceptionnel de la trajectoire conduit à revoir, parfois radicalement, ses propres perspectives. Pour le petit timoré que j’étais, le parcours de Gaétan a levé le voile, dès lors, sur un univers de possibles. Dans ma famille élargie, il y avait bien une ou deux bachelières, dont ma mère, mais personne n’avait encore poussé l’audace jusqu’à envisager des études de maitrise. Et que dire du doctorat? Gaétan m’a appris, simplement par son exemple, que les plus hautes sphères de la connaissance n’étaient pas la chasse gardée des «autres», que je n’aurais à me faire ni «Anglais» ni «Québécois» pour y accéder, que la grande tradition universitaire occidentale pouvait aussi être franco-ontarienne et qu’il était possible, du coup, de s’inscrire dans la modernité depuis l’Ontario français, dût-on le faire, pour l’instant, dans des institutions bilingues insuffisantes.

C’est avec ces idées en tête que je me suis décidé à faire le grand saut aux études supérieures. Gaétan m’y accompagnerait. Avec Guy Gaudreau, un autre de ces professeurs qui nous happent et nous poussent vers l’avant, il codirigea ma thèse de maitrise sur les mutations identitaires qu’avaient connues les Franco-Ontariens de Sudbury pendant la Révolution tranquille. 

À l’Université d’Ottawa, où j’entrepris des études de doctorat sur la place de la «diaspora» canadienne-française dans les milieux intellectuels du Québec, il arriva en renfort pour codiriger ma thèse après le décès prématuré de mon directeur initial, Pierre Savard. Par la suite, nos liens d’amitié continueraient de se resserrer. En 2003, il m’invita à rédiger, avec lui, un manuel d’histoire franco-ontarienne pour un nouveau cours que l’on s’apprêtait à offrir (enfin!) dans les écoles secondaires de l’Ontario français. En 2005, il proposa ma candidature à la Société Charlevoix, une amicale qu’il avait cofondée pour regrouper des spécialistes en études franco-ontariennes et c’est ainsi que je devins le collègue de mon mentor. L’année suivante, l’Université d’Ottawa m’embauchait à titre de professeur d’histoire franco-ontarienne. L’ambition que j’entretenais depuis une quinzaine d’années se réalisait enfin.

Voilà, dit trop rapidement, ce que Gaétan Gervais a fait pour moi : il m’a montré le chemin après l’avoir ouvert, pour ensuite m’y projeter. La dette que j’entretiens toujours à son endroit est immense. Il m’a cependant appris que, dans le métier qu’il a fait, et que je fais à mon tour, les dettes que nous contractons envers nos maitres ne sont remboursables qu’auprès de nos élèves et qu’il y a dans cette transmission un geste éminemment civilisateur. C’est ce que je m’efforce de faire à présent, dans la mesure de mes moyens, et je crois que ce sera la meilleure façon que j’aurai trouvée d’honorer la mémoire de celui qui a été, pour moi et pour combien d’autres, un véritable éveilleur de conscience.


1  Ce texte est une version légèrement remaniée d’une allocution prononcée le 10 novembre 2018, quelques jours après le décès de Gaétan Gervais, lors d’une célébration de sa vie tenue au pavillon Alphonse-Raymond de la défunte Université Laurentienne. Il emprunte aussi quelques idées à l’article suivant : Michel Bock, «Gaétan Gervais : le professeur», Le Chaînon (automne 2018), p. 39-41.