De babines et de bottines

Réjean Grenier
Réjean Grenier
Francopresse

Il est temps que les bottines fédérales commencent à suivre les babines de la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly. Il y a quelques mois, elle dévoilait un document de réforme de la Loi sur les langues officielles intitulé Français et anglais : vers une égalité réelle des langues officielles au Canada. Dans le dossier de l’Université Laurentienne, à Sudbury, la ministre a quelque peu précisé ce qu’Ottawa entend par «égalité réelle» en parlant d’une université «pour et par les francophones». Il faut maintenant qu’Ottawa aille plus loin; sa responsabilité envers les minorités de langues officielles lui en donne le droit et même le devoir.

Il faut comprendre que dans la saga Laurentienne, la ministre marche sur des œufs, l’éducation étant constitutionnellement de juridiction provinciale et la faillite de la Laurentienne étant devant les tribunaux. 

La ministre Joly n’a donc pu qu’indiquer son penchant pour une gouvernance francophone et enjoindre les ministres ontariens responsables du dossier, Ross Romano aux Collèges et Universités et Caroline Mulroney aux Affaires francophones, de collaborer avec elle pour créer une telle institution. 

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Le partage des pouvoirs

La question constitutionnelle du partage des pouvoirs est centrale dans ce dossier, mais de récents développements dans les relations Canada-Ontario pourraient ouvrir la porte à une intervention fédérale plus musclée. 

Prenons par exemple le récent jugement de la Cour suprême du Canada confirmant le droit d’Ottawa d’imposer une taxe sur le carbone. Contrairement à l’éducation, l’environnement est un dossier à juridiction partagée; malgré cette responsabilité partagée, la cour a statué que l’intérêt national donnait la primauté au fédéral. 

De même, le ministère fédéral de l’Environnement et du Changement climatique annonçait récemment qu’il étudiait la possibilité de soumettre le projet de l’autoroute 413 dans la région de Toronto à une étude d’impact fédérale.

Il me semble que si Ottawa peut ainsi jouer un rôle primordial dans un domaine de juridiction partagée, l’environnement, il pourrait également jouer plus dur dans un secteur dont il a l’entière juridiction : l’épanouissement des minorités de langues officielles.

Après la carotte, le bâton

Ne nous leurrons pas, l’éducation postsecondaire est d’une importance capitale pour toutes les communautés et encore plus pour l’épanouissement des communautés minoritaires. 

Les anglophones majoritaires ont compris ça il y a longtemps. On n’a qu’à regarder le nombre d’universités et de collèges de langue anglaise qu’ils ont créés depuis des décennies. Établissements, en passant, pour lesquels nous payons des impôts pour nous assimiler.

Il est temps que ça cesse. Quand une province traine la patte dans un dossier dont elle est responsable et que sa mauvaise foi entraine l’étiolement de sa communauté de langue officielle, le gouvernement fédéral a non seulement le pouvoir, mais même l’obligation d’intervenir. Et d’intervenir de façon musclée s’il le faut! 

Nous, francophones en milieu minoritaire, en avons plein notre casque de l’inaction et du colonialisme de gouvernements provinciaux qui se jouent de nous depuis des siècles. Il est temps que nous sachions vraiment ce qu’«égalité réelle» veut dire.

Jusqu’à présent, la ministre Joly a bien joué ses cartes. Elle a fait miroiter la carotte auprès de ses interlocuteurs du gouvernement ontarien sans trop les pousser. Mais s’ils ne bougent pas bientôt, elle devra leur montrer qu’elle tient aussi un bâton constitutionnel.