6. Cachez ces 12 000 000 $ que je ne saurais voir

Les coupures de programmes à l’Université Laurentienne

On a longtemps fait circuler, à l’Université Laurentienne, une légende tristounette à l’effet que les inscriptions dans les programmes en français y auraient été faibles, voire en déclin. Or, lorsqu’on analyse les statistiques d’inscriptions des 21 dernières années, soit de septembre 2000 à septembre 2020, on constate que c’est tout le contraire. En effet, alors que 1229 étudiants étaient inscrits dans des programmes offerts en français en septembre 2000, ce nombre avait crû de 56 % pour atteindre 1920 en septembre 2020. Ce dernier nombre, un sommet au cours de la période en question, a été atteint suite à une hausse continue de 29 % des inscriptions, et ce, d’année en année depuis septembre 2016.

Un exploit en soi, cette hausse l’est encore davantage lorsqu’on considère le contexte institutionnel dans lequel elle a été accomplie. En effet, l’éventail de programmes accessible aux personnes qui, en septembre 2020, désiraient entreprendre et poursuivre des études en français à l’Université Laurentienne, était à peu près le même que celui auquel elles auraient eu accès 20 ans plus tôt, en septembre 2000.

Étonnant en lui-même, ce fait l’est encore davantage lorsqu’on réalise qu’au cours de la même période, l’Université Laurentienne a investi massivement dans la création de nouveaux programmes, mais surtout en anglais, et de loin. Au cours des 20 dernières années en effet, des programmes ont été créés dans 26 nouvelles disciplines en anglais contre seulement 6 en français. Qui plus est, certains nouveaux programmes en français ne peuvent accueillir que des nombres restreints d’étudiants, en plus d’être des créations très récentes pour plus de la moitié d’entre eux. Comme on pouvait s’y attendre, il en a résulté une anglicisation du corps étudiant de l’université, les nouveaux programmes en anglais générant pas moins de 2170,2 équivalences d’étudiants à temps plein (ÉÉTP) en septembre 2020, contre à peine 123,8 ÉÉTP pour leurs contreparties en français.

Comme ce qui précède ne suffisait pas, au cours de la même période, les programmes en anglais de l’Université Laurentienne ont beaucoup plus bénéficié du recrutement international que les programmes en français. Alors que des centaines d’étudiants dits «internationaux» venaient gonfler les cours offerts en anglais, pendant longtemps on pouvait presque compter sur les doigts de la main les nombres de ceux qui étudiaient en français. À son paroxysme, soit en 2013-2014, seulement 3 % des 482 étudiants internationaux de l’Université Laurentienne étaient inscrits dans un programme offert en français. L’écart s’est légèrement amenuisé depuis l’embauche récente d’un recruteur international attitré aux programmes en français, mais on vient de le mettre à pied…

Malgré ces importants désavantages institutionnels, les inscriptions dans les programmes en français ont progressé de belle manière entre septembre 2000 et septembre 2020, comme décrit ci-dessus. De plus, il est évident qu’elles auraient augmenté encore davantage si l’Université Laurentienne avait investi conséquemment dans l’expansion de leur éventail. Dans une mesure moindre, mais non moins réelle, avoir investi plus tôt dans le recrutement international en faveur des programmes en français aurait aussi résulté dans des inscriptions encore plus élevées.

Somme toute, en sabrant de manière aussi disproportionnée dans ses programmes en français (46 % des programmes en français contre 29 % en anglais) et dans son corps professoral francophone 37 % contre 19 %) comme elle l’a fait en avril 2021, l’Université Laurentienne sanctionne 20 ans de négligence de sa part à l’endroit du développement de son éventail de programmes en français. Si elle pouvait appuyer le développement de son éventail de programmes en anglais comme elle l’a fait au cours de cette période, nul doute qu’elle pouvait faire de même du côté des programmes en français. Mais elle ne l’a pas fait, de sorte que des centaines d’étudiants en paient maintenant le prix.

Le pire, c’est que de telles coupures n’ont pas leur raison d’être. En effet, les universités ontariennes comptent sur deux sources principales de revenus pour financer leurs activités d’enseignement, en l’occurrence une subvention provinciale et les frais de scolarité. Tous deux sont basés sur le nombre d'étudiants inscrits dans tous les programmes d’une université.

Dans le cas d’une université bilingue, les programmes en anglais génèrent une partie de la subvention provinciale, et des frais de scolarité susmentionnés, et les programmes en français en génèrent la portion congrue, ce qui fait que ces derniers génèrent un revenu de taille pour l’Université Laurentienne. En effet, les programmes en français y sont aussi appuyés par des subventions fédérales et provinciales, à la hauteur de 12 millions $ par année pour appuyer l’offre de programmes en français. Ces subventions visent à compenser pour les couts plus élevés — en principe — occasionnés par l'enseignement à des groupes plus petits, en français dans le cas de l’Université Laurentienne.

Bref, les programmes en français n'occasionnent pas de pertes financières pour l'Université Laurentienne. Bien au contraire, en raison des subventions ci-dessus il est même payant financièrement pour celle-ci d’offrir ces programmes. En effet, ils génèrent, en tout et partout, plus de revenus qu'ils occasionnent de dépenses. Qu’on ait malgré cela éliminé des programmes en français en avril — et qu’on s’en soit même donné à cœur joie — est un non-sens. En effet,  si l’on a choisi de réduire les couts des activités d’enseignement en sabrant dans les programmes qui génèreraient des pertes financières pour l’université, les programmes en français ne font évidemment pas partie de ceux-là puisqu’ils sont fortement subventionnés par le gouvernement ontarien et le gouvernement fédéral. Chose qui, évidemment, remet à l’ordre du jour la question posée à maintes reprises, au cours des années, mais à laquelle l’Université Laurentienne n’a jamais donné réponse, à savoir : qu’est-ce qu’on fait avec les 12 000 000 $ qui sont censés appuyer l’offre de programmes en français?

Denis Hurtubise

Gina Comeau

Thierry Bissonnette