3. Au diable les sciences humaines et sociales

Les coupures de programmes à l’Université Laurentienne

Comme nous l’avons rappelé dans le premier texte de cette série au sujet des coupures dans les programmes à l’Université Laurentienne, la restructuration annoncée au début d’avril devait être effectuée en fonction du nombre d’étudiants inscrits dans ceux-ci. Essentiellement, la performance des programmes a été évaluée en fonction d’une seule mesure, en l’occurrence le nombre d’étudiants inscrits dans chacun d’eux, et c’est ce qui devait servir d’étalon afin d’en déterminer le sort : coupé ou non. Nous avons démontré l’aberrance de cette méthode retenue par l’université, mais voyons tout de même si les programmes qui ont été éliminés étaient bel et bien les moins performants à l’aune du critère ci-dessus. Nous nous limiterons aux programmes offerts en français.

On le sait, ce sont les programmes de la Faculté des arts qui ont le plus écopé lors de la restructuration. Et de loin. Parmi les 22 programmes en français qui ont été éliminés en avril 2021, pas moins de 12 relevaient de la Faculté des arts. Ainsi, il n’est guère surprenant que parmi les 36 professeurs réguliers enseignant en français qui ont été mis à pied le 12 avril, 19 étaient membres de cette faculté. À titre comparatif, la Faculté des sciences, de génie et d’architecture a perdu 6 programmes et 11 professeurs réguliers, alors que les trois autres facultés se partagent les 4 autres programmes éliminés et les 6 autres licenciements de professeurs enseignant en français.  

On est donc en droit de s’attendre à ce que si les coupures ont affecté les programmes en français de la Faculté des arts d’une manière aussi disproportionnée, c’est parce que ces derniers devaient être moins performants que ceux des autres facultés. De même, il va de soi qu’il serait inadmissible que des programmes relevant d’autres facultés, dont la performance aurait été du même niveau ou, pis encore, de niveau inférieur aux programmes qui ont été éliminés, ne l’aient pas été eux aussi. 

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, c’est pourtant le cas. Il existe en effet des mesures de la performance des programmes universitaires autrement plus fiables que celle, tellement simpliste mais aussi ruineuse, qui a été retenue par la haute administration de l’Université Laurentienne. Celles-ci reposent sur le nombre d’équivalences d’étudiants à temps plein inscrits (ÉÉTP) dans les cours offerts dans une discipline déterminée. 

Consistant dans la conversion, en divisant en général par 10, du nombre total d’inscriptions individuelles dans tous les cours offerts dans une discipline pendant une année académique, l’ÉÉTP est souvent utilisé pour calculer le nombre moyen d’étudiants inscrits dans ces cours. Puisque — on ne saurait le nier — la restructuration visait, au final, à réduire la taille du corps professoral régulier, l’ÉÉTP peut aussi être divisé par le nombre de professeurs (réguliers ou l’équivalent) qui enseignent les cours en question. Le produit de cette division équivaut au nombre d’ÉÉTP inscrits dans les cours offerts dans une discipline, par professeur dans la discipline en question, pour une période déterminée. Plus le ratio des ÉÉTP inscrits dans les cours d’une discipline, par professeurs enseignant les cours en question, est élevé, plus les programmes dans cette discipline sont performants. 

Or, les exemples ne manquent pas de programmes et de grappes de programmes en français dont la performance était semblable à celle des programmes en français de la Faculté des arts, mais qui, contrairement à ceux-ci, ont été mystérieusement épargnés par les coupures. Les programmes en orthophonie sont du nombre, avec un ratio ÉÉTP/professeur légèrement plus bas que celui de l’ensemble des programmes de la Faculté des arts. Il en va de même de la grappe de programmes en activité physique, dont le ratio ÉÉTP/professeur est légèrement plus élevé que celui de l’ensemble des programmes de la Faculté des arts. 

Dans la mesure où les coupures devaient refléter la performance relative des programmes de l’Université Laurentienne, on ne peut faire autrement que se demander pourquoi, alors que la performance des programmes susmentionnés était équivalente à la leur, seulement des programmes — et les postes qui s’y rapportent — de la Faculté des arts ont été éliminés (sauf un poste du côté des programmes en activité physique). 

En raison de l’équivalence sur le plan de la performance respective tout juste expliquée, il est évident que les coupures imposées à la Faculté des arts n’étaient pas une fatalité. L’Université Laurentienne aurait pu atteindre ses cibles financières en procédant autrement. Par exemple, elle aurait pu — nous ne le souhaitons pas! — éliminer les programmes en activité physique et en orthophonie de même que les postes qui s’y rattachent, tout en conservant tous les programmes en français de la Faculté des arts de même que 22 parmi les 26 des postes de professeurs enseignant en français dans cette faculté. Ce faisant, l’Université Laurentienne aurait atteint la même cible en matière de coupures qu’en éliminant 10 programmes et 19 postes à la Faculté des arts en français! D’autres configurations des coupures auraient été possibles, passablement plus équilibrées — et justes! — et qui se seraient soldées par le même résultat au plan financier. 

En clair, contrairement à ce que l’on prétend, ce n’est pas la performance des programmes en français de la Faculté des arts qui explique leur saccage en avril 2021. De toute évidence, celui-ci résulte d’un choix tout à fait arbitraire, en l’occurrence celui de privilégier d’autres programmes et grappes de programmes qui sont ni plus, ni moins performants que les programmes en français de la Faculté des arts. 

Et il y a encore pire. Avant les coupures en effet, le ratio ÉÉTP inscrits / professeur dans les programmes de la Facultés des sciences, de génie et d’architecture était moins de la moitié de celui qui prévalait à la Faculté des arts. Autrement dit, les programmes de la première faculté sont nettement moins performants que ceux de la Faculté des arts. Pourtant, alors que les ratios des nombres de programmes éliminés sont semblables d’une faculté à l’autre, 19 professeurs réguliers enseignant en français sur 26 ont été licenciés à la Faculté des arts, alors que 11 professeurs réguliers enseignant en français sur 31 ont subi le même sort du côté de la Faculté des sciences, de génie et d’architecture. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, bien que les programmes en français de la Faculté des arts étaient autrement plus performants que ceux de la Faculté des sciences, de génie et d’architecture, on a néanmoins licencié 73 % des professeurs qui enseignaient dans les premiers contre 35 % des professeurs qui appuyaient les programmes en français de la seconde. Alors que si on avait respecté le critère qu’est la performance relative des programmes, ce sont les programmes et le corps professoral de la Faculté des sciences, de génie et d’architecture qui auraient davantage écopé. 

Comme c’est le contraire qui s’est produit, il est par trop évident que les coupures massives dans les programmes en français de la Faculté des arts de même qu’au sein du corps professoral qui y enseignait, n’ont rien à voir avec la performance des premiers. Elles résultent plutôt de décisions arbitraires, dont les motivations ne sont pas avouées et au sujet desquelles on ne peut que supputer — nous y reviendrons bientôt. 

Et comme si cela ne suffisait pas, en charcutant les programmes de la Faculté des arts de même que son corps professoral, on lèse beaucoup plus d’étudiants qu’on ne l’aurait fait si les coupures avaient été principalement imposées à la Faculté des sciences, de génie et d’architecture. Qui plus est, couper dans les programmes plus performants et, ce faisant, au sein du corps professoral de la Faculté des arts plutôt que dans ceux de l’autre faculté expose l’Université Laurentienne au risque — inconcevable dans les circonstances actuelles — de perdre davantage de revenus (frais de scolarité et subvention provinciale) que si elle avait fait porter les coupures là où elle aurait dû, étant donné ses propres critères.

C’est en hochant la tête qu’on ne peut que se demander ce qui explique que, contrairement à ce que l’on aurait été en droit de s’attendre à la lumière des critères annoncés par le recteur, les coupures se soient autant abattues sur la Faculté des arts, alors qu’elles auraient non seulement pu, mais dû être davantage réparties entre les facultés. Aurait-on posé un jugement de valeur, tel que peu importe leur performance relative, les programmes en français de la Faculté des arts seraient sacrifiés au profit des programmes des autres facultés? C’est plausible, et ça l’est d’autant plus lorsque l’on considère que la composition du minuscule cercle des responsables des coupures ne comprend aucun professeur issu des sciences humaines et sociales. Aurait-on autant «vargé» sur la Faculté des arts si le recteur, la vice-rectrice aux études et le registraire en étaient issus? 

À propos, justement, de l’absence de quelque champion, défenseur ou plaidoyer que ce soit pour les sciences humaines et sociales au cours des derniers mois, n’aurait-il pas été judicieux de compenser la carence tout juste identifiée au moment de former le comité des six membres du sénat qui devaient représenter ce dernier lors de la première phase de la restructuration? N’aurait-on pas pu veiller à ce qu’au moins l’un des six membres dudit comité soit de la Faculté des arts? 

Mais non! Des trois professeurs qui ont été nommés, deux étaient des mêmes domaines que le recteur, la vice-rectrice aux études et le registraire. Et comment les facultés, sinon les programmes auxquels appartiennent les trois professeurs en question se sont-ils tirés d’affaire lors de la restructuration? Nous vous laissons le deviner.

Denis Hurtubise
Thierry Bissonnette
Gina Comeau