2. Qui a fait quoi?

Les coupures de programmes à l’Université Laurentienne

Dans notre texte précédent sur les coupures de programmes à l’Université Laurentienne, il a été question de la méthode — aussi éberluante qu’inadéquate — qui a été employée pour réduire, de près de la moitié, le nombre de programmes de premier cycle offerts en français. Dans le présent texte, nous déterminons l’origine de cette méthode. Autrement dit, qui en est l’auteur. Cette question est d’autant plus pertinente qu’il ne s’agit pas des personnes à qui l’on semble avoir voulu faire porter l’odieux de la chose.

En effet, le 12 avril 2021 le recteur écrivait ceci :

En février dernier, six sénateurs avaient été élus par leurs collègues pour représenter les intérêts du Sénat dans le processus de médiation supervisé par la Cour supérieure de l’Ontario. Ces six sénateurs ont participé activement aux travaux du Comité de médiation du Sénat, notamment pour examiner la restructuration des programmes d’enseignement de la Laurentienne et formuler des recommandations à cet égard. 

 (…) Lors de la séance à huis clos du Sénat, mardi dernier, les six membres du Comité de médiation, élus par le Sénat, ont communiqué à leurs collègues du Sénat les résultats de leur examen des programmes d’études à fermer.

À lire ce qui précède, il est difficile de ne pas avoir l’impression, sinon de ne pas conclure, que les six sénateurs dont il y est question sont les «coupables», au sens où ils auraient déterminé quels programmes seraient éliminés. Chose certaine, présenter les choses comme l’a fait leur recteur exposait ces personnes à ce genre de perception, dont elles ont été d’ailleurs victimes. Le méritaient-elles? 

Encore une fois, les documents déposés en cour lors de la première phase de la restructuration sont éclairants. En effet, dans un affidavit du recteur daté du 21 avril 2021, on lit que l’analyse de la viabilité des programmes de l’université, avec identification des programmes et des cours à éliminer, a été partagée avec les six sénateurs en question et, qu’après discussion et avis de ces derniers, une liste des programmes et cours à éliminer a été finalisée puis présentée au Sénat. 

À l’évidence, il semble bien que les six sénateurs aient joué un rôle passablement plus réduit dans les coupures que ne le laissait entendre le recteur le 12 avril. L’analyse approfondie qui s’est soldée par des recommandations quant aux programmes et cours à éliminer était déjà faite, par quelqu’un d’autre de surcroit, puisqu’elle a été communiquée aux six sénateurs. Ainsi, plutôt que de dresser ex nihilo une liste des programmes et de cours à éliminer, ceux-ci se sont vus remettre une telle liste, au sujet de laquelle leur rôle s’est limité à produire des avis. Il s’agit donc d’un rôle très limité, hautement conditionné par des conclusions tirées au préalable par la haute administration de l’Université Laurentienne. Finaliser une liste définitive à partir d’une liste préalable, établie sur la base d’une analyse approfondie effectuée par quelqu’un d’autre, voici ce à quoi s’est limité le rôle des six sénateurs.

La haute administration, mais qui en particulier? Le recteur? Quiconque s’intéresse à ses affidavits et, en particulier, à ses réponses lors des contre-interrogatoires, réalisera que ses connaissances des aspects plus techniques de la restructuration semblent souvent approximatives. Chose certaine, on constate une tendance à référer à des gestes posés par des subalternes ou à leurs connaissances, sur lesquelles table le recteur. C’est d’ailleurs le cas en ce qui concerne la restructuration des programmes, comme on le verra bientôt. Est-ce alors la vice-rectrice aux études? On s’attendrait à ce que cela soit le cas étant donné ses attributions, mais elle n’est que rarement mentionnée dans l’affidavit du 21 avril. 

Tout porte à croire que l’architecte des coupures loge à un étage plus bas dans l’organigramme de l’Université Laurentienne. Fidèle à l’approche évoquée ci-dessus en effet, le recteur fait précéder la section de l’affidavit susmentionné, où il est question des fermetures de programmes et de cours, par la remarque suivante : «Les détails ayant trait à la restructuration académique fournis par le registraire de l’Université Laurentienne, le Dr Serge Demers, ont complété mes connaissances et je crois vrais les renseignements fournis par celui-ci ». 

Il semble donc que l’on puisse attribuer à la fois : les principes qui ont guidé l’approche en matière de restructuration académique; l’analyse de la viabilité des programmes de l’université; la méthode retenue pour cette analyse et; les résultats catastrophiques que l’on connait pour les étudiant.e.s actuels et potentiels du Nord de l’Ontario, au registraire de l’Université Laurentienne.

On ne saurait guère s’en surprendre puisque l’été dernier, au moment de quitter le poste de vice-recteur aux études par intérim, le même registraire avait contre toute attente énuméré 17 programmes dont les admissions devaient être suspendues, déclenchant la tempête que l’on sait. En somme, les coupures du 12 avril 2021 s’avèreraient la suite, hélas non-entravée et tous azimuts, d’un mouvement entamé quelques mois plus tôt.


Denis Hurtubise
Thierry Bissonnette
Gina Comeau