À propos de l’évanouissement de l’espace francophone à la Corpo-Laurentian 0.2

Petite histoire du Comité sur l’évanouissement des affaires francophones

Plus on prend du recul, plus on constate que la mainmise de la Laurentian University sur les ruines de sa composante francophone relève de l’escroquerie intellectuelle la plus éhontée.

Si les récentes déclarations francophiles du Recteur Haché ont laissé un gout amer, c’est qu’elles étaient un sinistre écho de tous les engagements illusoires qu’a formulés l’institution au cours des dix dernières années. Non seulement les deux derniers plans stratégiques mirent-ils à l’avant-plan le développement des programmes en français, mais tous les espoirs avaient semblé permis avec la désignation de 2014 sous la Loi sur les services en français. Malheureusement, cette dernière n’était qu’une désignation partielle, si bien qu’elle fut insuffisante pour protéger la moitié des programmes passés sous le hachoir en avril 2021. Dans tous les cas, la valorisation ostentatoire a servi d’écran pour une inertie patente, à la limite de la mauvaise volonté.

L’épisode le plus récent de cette hypocrisie récurrente est advenu en 2019-2021 avec le Comité sur l’épanouissement de l’espace francophone. Émanant directement du Plan stratégique et confié par l’Exécutif aux bons soins du vice-recteur associé aux affaires francophones, ce comité devait faire le point sur la francophonie laurentienne et déposer des recommandations au sénat de l’université. Nous nous sommes donc laissés convaincre et, prenant la balle au bond, avons suggéré au vice-recteur associé qu’il effectue un bilan approfondi des dix dernières années en matière de programmes francophones. Notre perception était qu’il y avait eu un relatif déclin et que cette détérioration était en partie liée à une gestion nonchalante du dossier, que ce soit sur le plan du recrutement, du renouvèlement des effectifs professoraux ou d’une stratégie cohérente quant au développement de l’offre et à l’assurance de qualité. 

La suite fut très, très décevante. À l’automne 2020, le vice-recteur associé nous annonce qu’il a réduit l’analyse sur une période de trois ans et que celle-ci serait plutôt présentée au Comité de la planification académique (COPA) dirigé par la vice-rectrice et provost, ce qui court-circuitait ainsi plus ou moins l’autonomie du processus. Pire encore, quelques semaines à peine avant la mise à l’abri des créanciers, notre responsable des affaires francophones démissionne afin d’intégrer une fonction semblable à l’Université d’Ottawa. Avait-il eu l’intuition que son poste serait aboli? Était-il au parfum de la décimation qui attendait son secteur? Se doutait-il que l’on congédierait le responsable du recrutement international en français et que le Bureau des affaires francophones perdrait des employés? À ce compte, autant partir chez le compétiteur et commencer derechef à drainer les étudiants mécontents du Nord.

Déjà, entre nous, d’un délai à l’autre, nous surnommions ce chantier le Comité sur l’évanouissement des affaires francophones. Jeu de mots cruellement prémonitoire! Mais en réalité, on peut soupçonner que nos propres efforts nous ont nui : alors qu’on demandait à notre vice-recteur associé de démontrer l’étouffement systémique de nos programmes, le constat a probablement servi d’argument pour les éliminer et, avec eux, nos postes de professeurs.

Tout compte fait, c’est le triste destin des francophones que de s’autosaborder en contexte bilingue. Comme le disait Elvis Gratton à sa femme Linda, «Y’a rien de mieux qu’un Canadien français pour en caler un autre qui essaie de réussir!» Parlez-en à l’Université de Sudbury, une des trois entités qui a contribué à créer de toutes pièces la fédération laurentienne dans les années 1960. Depuis quelques semaines, un scénario proprement œdipien a fait que l’enfant a décrété la nécessité de tuer ses géniteurs afin d’assurer sa viabilité financière. Ainsi, la Laurentian 0.2 promulguait la faillite de ses universités fédérées comme une condition sine qua non de sa survie, allant jusqu’à reprocher à l’Université de Sudbury son projet unilingue alors qu’elle venait elle-même de saborder la moitié de son patrimoine franco… Le ridicule ne tue pas, heureusement!

Comme l’avouait candidement l’avocate de l’université la semaine dernière, le problème n’était pas tant le manque d’étudiants francophones, puisque le nombre de ceux-ci a légèrement augmenté durant les dernières années. Ce qui a véritablement fait mal, c’est le refus plus ou moins implicite de s’engager dans une stratégie conséquente afin de maintenir et de rehausser la qualité de l’expérience d’études. Alors que d’autres universités multipliaient les efforts pour actualiser leur dimension francophone, la nôtre s’est bercée avec des slogans bidon tout en contribuant à l’érosion de son espace franco-ontarien, notamment par son obstination à ne pas accorder un pouvoir administratif accru à ses représentants de la minorité linguistique.

Soyons clairs : la Laurentian a perdu toute once de légitimité en matière de programmes francophones et son seul intérêt pour ceux-ci réside peut-être dans l’enveloppe de 12 millions $ offerte annuellement par le gouvernement fédéral pour appuyer, notamment, les programmes qu’elle vient de… couper, sinon pour les frais de scolarité qu’elle continuera à récolter. Idem pour la rupture de la fédération laurentienne : pas question de laisser s’épanouir un concurrent, mieux valait étouffer les programmes que de les céder à une entité ayant véritablement à cœur de les faire fructifier.

Comme dit le proverbe, qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. Permettez-nous cependant d’imaginer un monde où la Laurentian, plutôt que d’investir dans un campus anglophone à Barrie et plutôt que d’endormir nos ardeurs à coups de célébrations creuses, aurait sincèrement mis en œuvre un plan d’action à long terme pour revitaliser son offre en français.

Thierry Bissonnette*, Études françaises
Gina Comeau*, Science politique
Denis Hurtubise*, Philosophie
Joel Belliveau*, Histoire

* professeurs faisant partie des congédiés du 12 avril