Encore faut-il un nid

Ces femmes qui gardent férocement vivant le lien entre les jeunes et les arts.

Marie-Pierre Proulx
Collaboratrice invitée

À la fin de l’année scolaire, mon enseignante d’art visuel prendra sa retraite après plus de 30 ans de carrière. Il y a 20 ans, j’entrais dans la salle de classe de Madame Rheault pour la première fois. Je me souviens de ce sentiment de bonheur au creux de mon ventre quand la cloche sonnait pour annoncer le début de son cours. Cette même réjouissance, de la 9e à la 12e année, au moment d’aller m’assoir dans le petit local jaune et vert, nid de tous les possibles. 

En repensant à Marlène, je suis éprise de reconnaissance pour les enseignantes et les enseignants qui, comme elle, ont à cœur de transmettre l’amour des arts et de la culture à leurs élèves. Mais par les temps qui courent, j’avoue ressentir un vertige à l’idée que cet élan de transmission pourrait être freiné par les limitations et les mesures de sécurité qui régissent nos vies, par les corps et les esprits fatigués de pandémie. Un vertige similaire me happe quand je songe aux difficultés actuelles de l’Université Laurentienne, qui rend l’avenir de plusieurs programmes francophones, dont les programmes de théâtre et d’études françaises, fragile et incertain. Et si des cohortes entières d’élèves et d’étudiants étaient privées d’un nid comme celui de la classe jaune et verte de Madame Rheault?

Cette classe, je l’ai fréquentée avec 13 ados allumés. On s’appelait «Le Groupe des 13» et j’ose dire que cette expérience a été déterminante dans chacun de nos parcours. Marlène avait cette façon de nous intéresser aux grands courants artistiques, tout autant qu’elle savait nous aider à trouver avec sensibilité notre propre voix à travers les médiums qu’on explorait. Mais par-dessus tout, au-delà des techniques et de la théorie, elle savait faire de son cours un espace où on apprenait à sculpter notre regard sur le monde et à façonner, à coup de pinceau ou trait de fusain, notre identité. 

De tels espaces, c’est rare et précieux. Et même, peut-être, en voie de disparition dans un contexte où les contraintes se multiplient et les ressources s’évaporent? 

Vertige 

Mais je me ressaisis en pensant à Madame Jenn, que la pandémie a convertie en enseignante et qui fait des pieds et des mains pendant que son chat joue du piano pour que la troupe de théâtre des Draveurs puisse demeurer active cette année et créer un spectacle malgré l’adversité. Je pense à mes collègues France et Chloé, qui font preuve de créativité au quotidien pour que des enfants et des ados de la région puissent participer à des projets artistiques, malgré tous les défis. Je pense à Mireille, une des membres du «Groupe des 13», qui intègre l’art à sa pratique comme travailleuse sociale. Je pense à Miriam, qui fait preuve d’ingéniosité depuis des années pour semer la passion du théâtre auprès de ses étudiant.e.s. Je pense à Marie-Ève et les siens, qui organisent contre vents et marées un Festival de théâtre scolaire provincial virtuel pour les ados franco-ontariens. Je pense à Mique Michelle et ses murales magnifiques. Je pense à Hélène. Je pense à Pandora. Je pense à Natalie. À Nadia. À Julie. À Johanne. À Lucie. À Louise. À Isabelle… Je pense à Marlène. Et à tant d’autres. 

Ces femmes qui gardent férocement vivant le lien entre les jeunes et les arts. Qui tiennent la ficelle parfois fragile de la transmission à bout de bras. Savoir agir avec cette conviction, n’est-ce pas là un art vivant en soi qui permettra toujours à l’art de prévaloir?

Puis, je repense à l’Université Laurentienne. Et je me dis, encore faut-il un nid. Encore faut-il une salle de classe jaune et verte. Où tout ça peut exister.