Le barrage de la rivière des Esturgeons
Le barrage de la rivière des Esturgeons

L’esturgeon, un symbole de résistance et de persévérance

Sturgeon Falls a eu plusieurs noms au cours des siècles.

Chute-à-l’Esturgeon, Bawitigong Namé et Nme-Bawting sont des noms qui ont déjà été utilisés pour désigner la ville de Sturgeon Falls ou pour décrire le cours d’eau qui traverse le paysage de la région. Cette collectivité de 6 800 résidents, qui sert de siège administratif à la municipalité fusionnée de Nipissing Ouest, a eu différentes appellations au cours de son histoire grâce aux peuples autochtones et à l’arrivée des colonisateurs francophones et anglophones.

Incorporée vers la fin du XIXe siècle, Sturgeon Falls a été baptisée d’après les esturgeons qui remontaient en grands nombres la rivière pour se reproduire. La détermination et la persévérance de ce gros poisson au museau pointu sont des qualités auxquelles s’identifiaient les résidents qui ont demeuré et qui habitent toujours cette communauté pluriculturelle.

Les premiers pionniers se sont installés près des chutes aux Esturgeons au début des années 1880 lorsque la construction d’un moulin et du premier chemin de fer transcontinental était en cours. À cette époque, les nouveaux colons maitrisaient plutôt la langue de Shakespeare que celle de Molière et, conséquemment, la dénomination anglaise a été choisie comme nom de ville.

Les francophones, qui défendaient sans relâche leur culture et leur identité, sont devenus majoritaires lorsqu’une fermeture temporaire de la papetière (entre 1906 et 1912) a mené à un exode de plusieurs anglophones à la recherche de meilleures perspectives d’emplois. Le nom de Sturgeon Falls est demeuré, mais, selon certains historiens, la désignation de l’esturgeon était utilisée couramment dans le jargon des résidents.

«C’était comme ça qu’on parlait quand j’étais jeune et encore plus dans le temps de ma mère. On l’appelait la rivière aux Esturgeons en français, et on ne prononçait pas le “s” parce que c’était du vieux français. On disait pour raccourcir “Je m’en vais à l’Esturgeon”», raconte un historien et résident de Sturgeon Falls, Pierre LeRiche.

«Ça vient du fait que les Ojibwés avaient nommé la région des chutes Bawitig Namé-goon. Bawitig signifie les eaux qui dansent. Namé c’est le gros poisson, alors que Goon, Gone ou Goné, c’est le suffixe de lieu où ces choses-là se passent. Ma mère disait Namé-goné, mais ça pouvait continuer pour expliquer d’autre chose, parce que la plupart des mots algonquins sont des phrases qui ont été coupées».

Assimilation et débrouillardise

Les résidents de Sturgeon Falls et des environs ont dû faire preuve de résilience pour résister à l’assimilation linguistique. Entre autres, plusieurs générations se sont battues pendant de longues années pour faire renverser le Règlement 17, pour éduquer leurs enfants dans la langue française et pour administrer eux-mêmes leurs institutions scolaires. Par contre, certaines expressions, dont le nom Chute-à-l’Esturgeon, se sont perdues au fil du temps.

«Les anglophones ont anglicisé presque tous les mots français, même ceux laissés par [Samuel de] Champlain. Ils ont gardé les mots indiens parce que ça ne leur menaçait pas. Mais le français pour eux était une menace, parce que l’Empire britannique voulait imposer sa langue à tout le monde. Ils ont essayé avec les Canadiens-Français, mais ils n’ont pas réussi», relate M. LeRiche.

«On est rendu que même officiellement dans les documents de la ville, quand on parle de la rivière, on parle de la rivière Sturgeon. Mais ça devrait être la rivière aux Esturgeons, tel ce qui était [déjà]. Je pourrais dire en 1950, les gens que je connaissais parlaient de la rivière des Esturgeons. C’est comme la rivière des Français. C’est rendu aujourd’hui tout le monde dit La French. Ce sont des choses que les gens disent “Ah, ça doit être anglais” et on le traduit en anglais».

La Municipalité de Nipissing Ouest a été créée en 1999 et les dirigeants tenaient à ce qu’elle ait une désignation dans les deux langues officielles. La communauté doit toujours faire face à certains défis en matière de services et d’affichage en français, mais elle demeure une lueur d’espoir auprès d’autres francophones qui militent pour leurs droits linguistiques.

«L’histoire de la ville de Sturgeon Falls, aussi bien que celle des autres localités, nous donne une grande leçon, une leçon vécue. Tant que nous aurons à cœur de grandir dans cette partie de la province, nous avancerons, nous vaincrons tous les obstacles et nous prendrons la part qui nous revient dans le commerce et l’industrie.» — La Société Historique du Nouvel-Ontario, Histoire de Sturgeon Falls (1946).