Est-ce que l’enfer était dans le Nord de l’Ontario?

Éric Boutilier
Éric Boutilier
Le Voyageur
Petite histoire de la route 666

Les résidents de collectivités du Nord-Ouest de l’Ontario se souviendront peut-être d’une époque où ils devaient emprunter un chemin dont la désignation rappelait le chiffre associé au diable. La route 658, qui relie les communautés de Redditt et de la Première Nation Niisaachewan Anishinaabe à la Ville de Kenora et la Transcanadienne 17, a été la route 666 jusque dans les années 1980.

Le nom de ce passage routier d’une vingtaine de kilomètres a suscité une véritable polémique auprès de certaines personnes pieuses il y a plus d’une trentaine d’années. Selon plusieurs journaux — dont le Ottawa Citizen du 23 octobre 1985 — la communauté chrétienne de Kenora ne pouvait plus supporter l’idée de vivre tout près d’une route chiffrée en association au «Chiffre de la Bête». Une campagne de revendication auprès du ministère des Transports avait été amorcée quelques années plus tôt pour tenter de convaincre le gouvernement de rebaptiser le nom de cette route secondaire.

Pourquoi 666?

Depuis plusieurs siècles, des théologiens de nombreuses fois ont eu chacun leurs propres interprétations sur ce que représente ce nombre. Pour certains, il serait associé à l’Apocalypse; soit une prophétie de «catastrophe effrayante qui évoque la fin du monde» [selon le Dictionnaire Larousse]. Pour d’autres, il s’agit plutôt d’une référence biblique à une marque identitaire obligatoire sur le front ou la main droite de toutes personnes qui souhaiteraient acheter ou vendre des produits et services.

Le site The King’s Highway — une page consacrée à l’histoire des routes provinciales de l’Ontario — précise que c’est en 1974 que le numéro 666 a été attribué à cette route, qui portait le numéro 128 jusqu’alors, et que très peu de fonctionnaires ont réfléchi à sa signification.

Tom Araya et Dave Lombardo, du groupe de musique thrash metal Slayer, devant de la fameuse affiche de la route 666 au début des années 1980.

Peu importe la définition, les paroissiens d’une église pentecôtiste de cette ville n’en pouvaient plus et ont été nombreux à déposer leurs plaintes et leurs préoccupations au bureau de l’ancien député provincial de cette région du Nord-ouest ontarien, Leo Bernier.

Un résident de longue date de Redditt, Glen Iwanoczko, se souvient que sa tante était parmi celles derrière la campagne de changement de nom de la route. «Lorsque j’étais très jeune, ma tante Kay était une femme très religieuse. L’argument qu’elle soulevait fréquemment était que la route 666 faisait référence au chemin du diable et qu’il fallait le changer; si ce n’était que pour cette raison-là», affirme M. Iwanoczko.

«Elle était parmi celles qui ont recueilli plusieurs signatures pour une pétition. Je me souviens que ç’a pris plus qu’une soumission» avant de convaincre les élus. Le lendemain de l’Halloween 1985 — 11 ans après le changement à route 666 —, la route a obtenu son troisième nom.

Pourtant, c’était le tracé et la qualité de ce chemin rural qui faisaient le plus jaser les utilisateurs que l’identification accordée par la province.

«Les résidents de Redditt se sont habitués qu’il fallait passer sur cette route de gravelle escarpée pour se rendre à Kenora. La route était réputée plus pour ses courbes que son numéro», se rappelle M. Iwanoczko.

«À l’époque, il y avait une petite colline très raide et un virage de 90 degrés en face d’un mur de roches. Tout le monde l’appelait la colline suicidaire et, malgré qu’il n’y ait pas eu de décès [à ma connaissance], plusieurs accidents ont été rapportés dans cette section de la route.»

Aujourd’hui, les résidents locaux vont plus souvent faire référence au chemin Redditt que la route 658. Pour sa part, le ministère des Transports ne pouvait pas fournir au Voyageur de renseignements supplémentaires quant à l’histoire de ce trajet, car les notes du comité de numérisation des routes de la province ne remontent pas aussi loin que nécessaire.

Ailleurs au pays, il existe toujours une route 666 en Alberta.