Vers un français inclusif

Isabelle Bourgeault-Tassé est auteure franco-ontarienne résidant à Sudbury, le territoire traditionnel du peuple Anishinaabe

«Mon enseignante de première année nous a dit qu’il était “illégal” de mettre des accents sur des lettres majuscules en français et, même maintenant, ça me semble encore un peu dangereux», a tweeté l’auteure Acadienne Anne Thériault plus tôt cette année. «Mais en rétrospective... qui allait nous arrêter? L’Académie? Lucien Bouchard? Dur à dire.»

Thériault n’est pas loin du compte : les francophones du monde entier sont excessivement protecteur.trice.s du caractère sacré de la langue française. Il y a des règles. Strictes. Sacrosaintes, même. Soutenues par les Immortel.le.s de l’Académie française. Peut-être même par Lucien Bouchard. Dur à dire!

Il y a trois-cent-cinquante ans, l’Académie dictait une de ses règles cardinales : le masculin l’emporte sur le féminin. Cette règle contextualise notre sens de genre en français, définissant notre univers linguistique comme méprisant du féminin et comme exclusif du panthéon des identités de genre.

Le français est une des langues d’amour, d’art et de beauté de ce monde. Et pourtant, c’est aussi une langue de profondes inégalités, refusant de s’adapter aux révolutions féministes et d’expression de genre qui transforment les communautés francophones du monde entier. Une langue bouche bée, refusant de décrire comment les femmes et les communautés LGBTQ2S+ francophones se définissent comme égales, puissantes et infinies.

En 2017, la même année que le gouvernement canadien a adopté le projet de loi C-16, interdisant par la loi la discrimination fondée sur l’identité de genre et l’expression de genre, l’Académie s’est prononcée sur la rédaction inclusive, la qualifiant de «péril mortel», affirmant que les complications grammaticales mèneraient à «une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité».

Récemment et plus près de chez nous, un article sur la langue française comme étant peu adaptée aux nouvelles réalités identitaires sur lavoixdunord.ca a suscité de vives réactions dans les forums de discussion franco-ontariens. Plusieurs dans notre communauté se sont prononcé.e.s en faveur d’un français inclusif, tandis que d’autres se sont exclamé.e.s que Molière se retournerait dans sa tombe. Certain.e.s ont célébré la beauté d’un parlé plus équitable, alors que d’autres ont vaguement déploré le manque de respect envers les règles. Un contributeur a simplement cité Lionel Lehouillier, l’artiste trans non binaire interviewé dans la même pièce publiée sur le site web du Voyageur, affirmant que «l’humanité d’une personne passe toujours avant une structure systématiquement discriminatoire».

En plus de l’inclusion du féminin, les champion.ne.s d’un français inclusif se sont adapté.e.s de façon créative pour trouver une formulation inclusive pour les communautés trans et non binaires en particulier. «Iel», une combinaison de «il» et de «elle» fournit aux francophones une formulation neutre et certains membres de la communauté explorent davantage l’importance d’ajouter un «X» comme suffixe à certains mots, comme «unx amix.»

Ces changements sont importants : le français inclusif dit aux femmes et aux communautés LGBTQ2S+ qu’iels, elles et ils existent dans leur propre langue. La langue est un organisme vivant — nous ne parlons plus le français de Molière, après tout — et pour survivre, la langue doit s’adapter aux réalités de nos collectivités.

Nous ne pouvons pas attendre que l’Académie nous rattrape. Ou le proverbial «Lucien Bouchard». Nous devons transformer la langue que nous aimons, pour ceux que nous aimons.