Quoi si, moé ssi j’viens pas de la Laurentienne ‘stie

Pour Simon, Alexandre, Lauryn, Mauricio, Maël, Maxime, Michael et Andréa.

France Huot

Depuis l’annonce de la Laurentienne du 1er février, j’ai du mal à dormir. Et depuis lundi, j’ai le cœur gros. 

La Laurentienne occupe une partie centrale dans mon parcours et ce, à plusieurs niveaux. Je suis une diplômée du programme Arts d’expression, (l’ancien programme de théâtre de la Laurentienne) et aujourd’hui, je suis une artiste de théâtre et travailleuse culturelle. J’occupe le poste de Responsable du développement des publics du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO) dans lequel je collabore régulièrement avec de nombreux programmes d’études de la Laurentienne et ses universités fédérées. Depuis janvier, je travaille comme mentore à la création du spectacle Quoi si, moé ssi j’viens du Nord ‘stie, qui mettra en vedette les étudiants du programme de théâtre de la Laurentienne et qui célèbre les origines de création du TNO il y a 50 ans.

Dès mon arrivée à la Laurentienne, j’ai rapidement appris qu'il y a divergence entre ce que l’institution «dit» et ce qu’elle «fait». Alors que je commençais mes études en 2008, ma cohorte et moi avons reçu la nouvelle que la Laurentienne voulait fermer notre programme, notamment dû au faible nombre d’inscriptions. Cependant, grâce au travail acharné de nos professeur.es et l’appui de la communauté, la fermeture a été évitée et, à notre grande surprise, Dominic Giroux, le recteur de l’université à l’époque, a même fini par en faire un programme vedette dans le plan stratégique.

Pendant la refonte du Programme de théâtre actuel de 2009 à 2012, on nous a promis l’élargissement de l’offre de cours et de nos locaux pour les futurs étudiants. Dans les faits, les coupures ont eu lieu en coulisse : on a perdu l’accès à notre seule grande salle de cours (transformée par la suite en bureaux), on a réduit notre accès à l’auditorium (l’équivalent d’un laboratoire pour un cours de biologie), et les autres promesses ne se sont jamais réalisées. 

Quelques années plus tard, alors que je commençais une maitrise au département de théâtre à l’Université d’Ottawa, l’absurdité de la situation de la Laurentienne m’a frappé en pleine face. Paf! À Ottawa, on avait les ressources nécessaires pour faire du théâtre. C’était le jour et la nuit. Comment pouvais-je ne pas ressentir une honte ou une amertume envers la Laurentienne, qui avait promis de créer un «programme vedette», mais qui ne s’est jamais pleinement investie pour atteindre son objectif?

Si j’ai réussi à recevoir une bonne éducation à la Laurentienne, c’est malgré elle; c’est surtout grâce à nos professeur.es et les organismes culturels francophones qui se sont démenés pour pallier les lacunes de l’institution. Dernièrement, j'ai plein de questions qui bourdonnent dans ma tête en lien avec mon parcours et celui des étudiants actuels. Pourquoi ne me suis-je jamais sentie fière d’être diplômée de la Laurentienne? «Quoi si», on investissait, pour de vrai, dans des programmes comme celui de Théâtre au lieu de faire semblant? Quoi si, on avait le contrôle sur notre budget et de l’offre de la programmation? Quoi si, quoi si, quoi si…

Pour ceux et celles qui ne voient pas la valeur de ces programmes, que ce soit le programme de théâtre ou d’un autre programme d’arts comme Histoire, Sociologie, Études française, Philosophie, Science politique, je le dis haut et fort : nous sommes des mailles importantes dans le tissu social des sociétés sudburoise, nord-ontarienne et canadienne. Nous sommes des citoyens, artistes, penseurs, éducateurs, travailleurs culturels, professeurs, journalistes, enseignants, gestionnaires et organisateurs. Ces programmes d’arts sont des aimants qui attirent des personnes extraordinaires dans notre communauté ou qui les incitent à rester ici.

Si le programme de théâtre de la Laurentienne n’avait pas existé, nous n’aurions pas de Miriam Cusson, femme de théâtre extraordinaire, Christian Berthiaume de Konflit dramatik, Daniel Aubin, poète sudburois et journaliste, Josée Leblanc à TFO, Christian Pelletier, co-fondateur de Studio 123, du Up Here et de TaGueule, Patrick Wright musicien et réalisateur à Radio-Canada, Karine Tellier au Voyageur, ceux et celles tenant le phare dans le milieu de l’éducation, Lyane Bouffard, Jenn Blanchett, Renelle Tousignant, Mélanie Rainville, Denys Tremblay, Sandra Leroux. Pas non plus de Chloé Thériault, Darquise Lauzon, Éric Lapalme, Raphaël Robitaille, Alex Tétreault, Gabrielle Noël de Tilly, Isaac Robitaille, Joël Giroux (et j’en passe!).

Si je fais cette liste de noms, c’est pour me rendre à la situation actuelle. J’ai le privilège de côtoyer les étudiant.es du programme de théâtre qui vivaient dans l’incertitude tous les jours. Et si l’année prochaine, nous n’avons plus des étudiant.es comme Simon Paquette, Alexandre Noël de Tilly, Lauryn Carney, Mauricio Campbell-Martinez, Maxime Cayouette, Maël Bisson, Micheal Lemire et Andréa Clermont? Je pense non seulement à eux pour leur parcours universitaire, mais je pense à leur avenir professionnel et, inévitablement, je pense à celui du TNO aussi puisque tout ça est interrelié. Ce n’est pas le 50e du TNO et de Moé, j’viens du Nord ‘stie qu’on aura souhaité, mais ce projet met en évidence l’ironie des interminables batailles avec une institution qui ne valorise pas sa communauté.

C’est le temps d’une institution gérée «par» et «pour» les francophones et qui comprend l'importance des programmes d’arts pour notre communauté. Si nous ne réussissons pas à saisir cette fenêtre d’ouverture pour effectuer un vrai changement, il faudra se pencher sur les questions qui m'angoissent depuis le 1er février : si nous n’attirons plus ces personnes brillantes à Sudbury, ou du moins ne les incitons plus à rester, qui sommes-nous maintenant? Que nous restera-t-il? Et que sera la contribution du Nord à la francophonie?

Pendant que nous attendons avec impatience la suite des discussions, je vous invite tous à assister au spectacle virtuel Quoi si, moé ssi j’viens du Nord ‘stie le 23 avril. Allez à la rencontre de ces merveilleux étudiants et montrez votre solidarité envers eux, parce que, et ça me brise le cœur de le dire, mais c’est le dernier hourra du programme de théâtre de l’Université Laurentienne.