L’Université de Sudbury vue au prisme de l’histoire

Courrier des lecteurs
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Le Voyageur
Rappel historique par les professeurs d'histoire Michel Bock, François-Olivier Dorais et Marcel Martel

L’annonce faite le 12 mars par le recteur de l’Université de Sudbury, John Meehan, s.j., que son institution deviendrait pleinement francophone et non confessionnelle en a surpris plus d’un. Qu’un recteur d’université bilingue adopte une telle position, c’était, à proprement parler, du jamais vu en Ontario français. Il fallait le voir, ainsi que le président du conseil des régents, Pierre Riopel, entouré de la haute direction de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), affirmer sans ambages que, désormais, l’Université de Sudbury liait pleinement son destin à celui de la communauté franco-ontarienne. Sur le plan symbolique, l’image était forte. À ce geste, l’Université de Sudbury en ajoutait un autre, tout aussi puissant, en proposant d’œuvrer à l’autonomisation de son programme d’études autochtones selon le principe du «par, pour et avec».

Il va sans dire que les déboires financiers que connait actuellement l’Université Laurentienne y sont pour beaucoup, dans cette décision, d’autant que la communauté universitaire francophone craint, non sans raison, pour l’avenir de ses programmes de langue française. Mais les crises, surtout les plus graves, engendrent parfois des effets de réfraction capables de réorienter les perspectives et de laisser entrevoir de nouvelles avenues, lorsqu’il ne s’agit pas, tout simplement, d’en redécouvrir de plus anciennes. Autant l’annonce du 12 mars était inattendue, autant elle renouait avec la tradition politique séculaire de la communauté franco-ontarienne, laquelle a consisté, historiquement, à revendiquer sa pleine autonomie institutionnelle sur un espace social aussi étendu que possible, en particulier dans le champ de l’éducation.

Dans son incarnation actuelle, l’Université de Sudbury date de 1957, ce qui suffit pour faire d’elle la plus ancienne des universités du Nord-Est ontarien. Sa véritable fondation remonte cependant au début du 20e siècle, alors que les Jésuites de langue française mettaient sur pied, sans fanfare ni trompette, le Collège du Sacré-Cœur (1913-1967). Pendant plus d’un demi-siècle, cette institution, qui s’inscrivait dans la plus pure tradition des collèges classiques du Canada français, s’était donné la lourde mission non seulement d’assurer la formation intellectuelle de l’élite canadienne-française du nord de l’Ontario, mais de contribuer à faire de ses élèves des citoyens agissant crânement dans la Cité sur le triple plan culturel, social et spirituel, conformément aux prémisses du catholicisme social, idéologie largement répandue dans les milieux intellectuels de l’époque. Faut-il rappeler que le Collège du Sacré-Cœur fut fondé alors que battait son plein la célèbre crise du Règlement 17 (1912-1927), qui interdisait l’usage du français, à quelques exceptions près, dans les écoles de la province? Dans un tel contexte, la mise sur pied d’un collège classique à Sudbury tenait du pied de nez.

L’engagement des Jésuites au regard de la jeunesse canadienne-française traduisait ainsi la conscience aigüe qu’ils avaient des défis particuliers qui pesaient sur elle dans le nord de l’Ontario (minorisation, marginalisation socioéconomique, assimilation linguistique et culturelle, sous-scolarisation, etc.), et que seule une action musclée permettrait de relever. Avec le Collège Notre-Dame, mis sur pied en 1948 par les Sœurs grises pour desservir la jeunesse féminine1, le Collège du Sacré-Cœur comptait parmi les institutions phares du développement culturel de la population canadienne-française de Sudbury et du Nouvel-Ontario. Il n’est donc pas étonnant que ce soit sur son ancien site, en plein cœur du Moulin-à-fleur, quartier ouvrier historiquement canadien-français, que l’on choisit, en 2008, d’ériger un des Monuments de la francophonie de l’Ontario : comme lieu de mémoire, on pouvait difficilement trouver plus approprié.

Depuis 1914, le Collège du Sacré-Cœur disposait d’une charte provinciale lui accordant le droit de créer des institutions universitaires. Après quelques faux départs, les Jésuites s’en prévalurent finalement en 1957 pour créer l’Université de Sudbury, qui serait pourtant bilingue. À l’origine, leur intention avait été d’en faire une institution française, mais ils eurent tôt fait de comprendre qu’un tel projet allait à contrecourant de l’idéologie du bilinguisme qui, déjà à la fin des années 1950, avait commencé à s’imposer dans les milieux politiques. Autre problème à l’horizon : le gouvernement ontarien refusait de financer les universités confessionnelles.

C’est ainsi qu’en 1960, les Jésuites s’associèrent avec les nouvelles universités Thorneloe (anglicane) et Huntington (Église-Unie) pour créer la fédération de l’Université Laurentienne, bilingue et non confessionnelle, par laquelle ils purent toucher au financement étatique. Le choix qui s’était offert à eux n’était pas sans comporter quelque chose de cornélien : mettre sur pied une université française pleinement autonome, mais moins fortunée, ou se soumettre au bilinguisme institutionnel, porteur, pour des raisons politiques, de moyens matériels plus substantiels. La nouvelle fédération ne fit pas l’unanimité, cependant. L’Association canadienne-française d’éducation d’Ontario (ACFEO), l’ancêtre de l’AFO actuelle, déplora, avec d’autres, que les Jésuites eussent tourné le dos à leur propre histoire, une critique qui reviendrait périodiquement au cours des décennies suivantes.

Faute de grives, on mange des merles. Ce serait donc aux universités Laurentienne et de Sudbury d’endosser le fardeau de la pérennisation de l’enseignement supérieur de langue française dans le Nord. Il est indéniable que celles-ci ont contribué de multiples manières, depuis, au dynamisme culturel et intellectuel de la population franco-ontarienne. Mais il est tout aussi indéniable que les francophones y ont subi, depuis 1960, un processus de minorisation constant, ce qui a eu pour conséquence de réduire d’autant l’influence qu’ils y exercent. Le passé n’est pas garant du futur, mais dans l’histoire de l’éducation franco-ontarienne, force est de constater que le bilinguisme institutionnel n’a souvent fait que meubler l’attente : les écoles «bilingues» (primaires et secondaires), les collèges communautaires bilingues, les conseils scolaires bilingues, tous ont donné lieu à des institutions de langue française autonomes dans la seconde moitié du 20e siècle.

«Qui, aujourd’hui, peut concevoir une société moderne sans université?», se demandait l’historien Gaétan Gervais en 1985. Quelque trente-cinq ans plus tard, la question n’a rien perdu de son actualité, à l’évidence. L’université a pour fonction, par définition, de favoriser la connaissance «universelle». Mais il ne s’agit pas d’une institution déracinée ou abstraite pour autant, car elle contribue, dans le même mouvement, à construire la société à laquelle elle est liée et qui lui donne sa raison d’être. Pour les militants de l’autonomie institutionnelle, il s’agit donc de fournir aux Franco-Ontariens le moyen d’accéder à la connaissance universelle en tant que Franco-Ontariens, depuis un lieu qu’ils ont eux-mêmes humanisé, historiquement, et non selon les prémisses sociétales de la majorité.

Pour l’Ontario français, comme pour toute minorité prétendant à l’autonomie institutionnelle et intellectuelle, la question universitaire n’est rien de moins qu’existentielle. L’annonce du 12 mars la soulève encore une fois. 


Michel Bock
Professeur d’histoire franco-ontarienne à l’Université d’Ottawa
Ancien étudiant des universités Laurentienne et de Sudbury

François-Olivier Dorais
Professeur d’histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi

Marcel Martel
Professeur d’histoire à l’Université York


1  Au moment de sa fondation, le Collège Notre-Dame portait plutôt le nom de Pensionnat Notre-Dame-du-bon-conseil.