J’ai le cœur gros

Lettre de Mireille Groleau – Diplômée de l’Université Laurentienne

Depuis quelques semaines, j’ai le cœur gros. Mon enthousiasme fond. Je soupire. Je me demande ce qui m’arrive. Et ce matin, comme un gros truck sur la 144, ça me frappe. Je suis en train de perdre MA Laurentienne. 

Elle n’est plus. Elle ne sera plus. Pas une grande perte, certains diront. Ce n’était pas une université pour nous, les Francos. Je ne suis pas en désaccord. Mais ma Laurentienne a toujours été une promesse. Une promesse que j’aurai toujours ma place. Que mes enfants aient une place auprès du Savoir, un endroit physique ou le Savoir est accessible aux filles et aux gars du Nord de l’Ontario. Faut dire que c’est une promesse de mononcle ivrogne. Maintes fois répétée et jamais tenue. 

Mais c’était MA Laurentienne. C’est grâce à elle que je suis sortie de mon petit, petit coin de grande forêt et que j’ai rencontré des professeurs, des vrais… Dorais, Dickson, Desbois, Lefier, morts et (presqu’) oubliés. Des Ribordy, Dennie, Bélanger, à la retraite et (presqu’) oubliés. Et que je vois aujourd’hui, les écritures et discours des derniers, peut-être, à marcher dans leurs traces, les Miville, Lacassagne, Boudreau.

Elle a été chienne La Laurentienne. Elle a coupé des cours, fermé des programmes, anglicisé des savoirs et des vouloirs, rebuté plus d’un et plus d’une fois. Chaque étudiant a son histoire de combat. Nous étions tous des soldats rebelles. Vous êtes plusieurs à avoir sa mort sur la conscience — Dr Henry B.M. Best, Dr John S. Daniel, Dr Charles H. Bélanger, Dr Ross H. Paul, Dr Geoffrey Tesson, Dr Jean Watters, Dr Hermann Falter, Dr Judith Woodsworth, M. Robert Bourgeois, M. Dominic Giroux, M. Pierre Zundel et M. Robert Haché — vous avez, tout un chacun, laissé mourir ma Laurentienne. Que la conscience vous travaille. Et que son fantôme vous hante. 

J’ai aussi ma part là-dedans. Une gêne de mon diplôme, une certaine honte à avoir fréquenté cette institution moribonde. Mon alma mater n’est pas Queen’s ou McGill ou Sainte-Anne. C’est un diplôme de Laurentian University/Université Laurentienne, la bâtarde des universités. La représentation physique et morale de l’échec du bilinguisme institutionnel. 

Mais aujourd’hui, à l’heure où sa mort est proche, où elle met dehors tous ceux et celles qui l’ont aimée pour finir seule, maigrelette, écartelée et vidée de tout et de tous, je voudrais lui dire que je la regrette. 

Les parties de cartes de l’Entre-Deux, les cours de littérature avec Dickson en bas, au pub, le spectacle de Corbeau, les nouveaux amis maintenant vieux, les Nuit sur l’étang et toutes mes premières fois. 

Elle a été pour moi, une grande porte ouverte sur une plénitude de vie que je n’aurais jamais imaginée. Je te pleure aujourd’hui, MA Laurentienne. 

Mais demain, demain…

Nous sommes des dizaines de milliers à espérer quelque chose de meilleur. À crier aux instances décisionnelles que l’espoir existe sous les cendres. Nous ne serons jamais du calibre du phénix grandiose, nous les Franco-Ontariens. Nous sommes capables de thanatose, comme la gentille tourterelle, qui mime la mort pour tromper son prédateur.  

Comprenez bien ceci… ce n’est jamais fini. Qu’on se le répète : En Ontario français, il n’y a qu’une histoire, il n’y a qu’une légende, il n’y a qu’une vérité, et elle a pour nom RÉSISTANCE!

Nous sommes, nous serons.