Dangers au centre-ville : entre perception et réalité

Philippe Mathieu
Philippe Mathieu
Le Voyageur

En parcourant les réseaux sociaux — surtout les discussions au sujet d’un aréna au centre-ville — , les commentaires et histoires décrivant le centre-ville de Sudbury comme un endroit sale et dangereux abondent. Même si la pandémie a largement changé le paysage du quartier, ceux qui y travaillent et qui y côtoient les plus défavorisés refusent de considérer le centre-ville comme un endroit dangereux.

La gravité des crimes dans le Grand Sudbury va en sens inverse de la tendance canadienne. Alors que le taux de criminalité est en baisse de 6 % dans la ville, la gravité des actes commis est en hausse de 7 %. Selon Statistique Canada, le taux de criminalité est en baisse de près de 9,8 % au Canada. L’indice de gravité des crimes — qui mesure la gravité des crimes commis — est également en baisse.

Cela signifie qu’il y a eu moins de crimes en 2020, mais ceux qui ont été commis avaient tendance à être plus graves. Il y a eu cinq homicides dans la région l’année dernière, un chiffre important pour la ville. Cependant, les statistiques par quartier démontrent que la criminalité est loin d’être concentrée au centre-ville.

Malgré ces tendances, la perception du centre-ville semble négative, surtout en ce qui a trait à sa sécurité. Ce milieu urbain plein de vie, de petites et grandes entreprises abrite également les plus pauvres résidents de la ville, dont beaucoup sont des sans-abris, des toxicomanes ou les deux.

La concentration de sans-abris et de toxicomanes au centre-ville a augmenté en parallèle de la perception du public de la diminution de la sécurité. «Ç’a beaucoup changé depuis que j’ai commencé à travailler au centre-ville, depuis l’année 2000», affirme le directeur général du Centre de santé communautaire du Grand Sudbury, Denis Constantineau. «En plus, la pandémie était vraiment difficile pour cette population.»

«Dirais-je que le centre-ville est dangereux? Non, du tout», lance d’emblée le directeur du Downtown Business Improvement Area de Sudbury (BIA), Kyle Marcus. «Est-ce que je dirais cependant que nous vivons actuellement une crise humanitaire avec l’itinérance et la crise des opioïdes? Absolument. Mais cela ne veut pas dire que c’est dangereux. Ces gens ne veulent blesser personne.»

«On peut encore se promener au centre-ville. On peut magasiner, on peut encore aller au restaurant. […] Pour dire que le centre-ville est dangereux, je dirais que c’est une exagération», acquiesce Denis Constantineau.

Sécurité policière

«La perception de la sécurité du public a beaucoup diminué et la visibilité de la criminalité a augmenté pendant la pandémie de COVID-19. Cela peut s’expliquer par un bon nombre de notre population vulnérable qui a été déplacé vers le centre-ville ainsi qu’une diminution de la circulation des piétons et des véhicules», explique par courriel la coordonnatrice des communications du Service de police du Grand Sudbury (SPGS), Kaitlyn Dunn.

«Nous reconnaissons que la visibilité accrue de l’itinérance et des personnes vivant avec des dépendances et des maladies mentales a une incidence sur la perception de la sécurité et la visibilité du crime, mais nous savons que l’application de la loi n’est pas un moyen approprié ou durable de répondre à ces préoccupations.»

Bien que la perception du public de la sécurité au centre-ville soit à son plus bas niveau, cela ne signifie pas que la zone est dangereuse. «Souvent, les personnes qui font face à des défis liés à la pauvreté, à l’itinérance et à la toxicomanie ou à d’autres choses du même genre ont en fait une plus grosse tendance à être les victimes plus que ceux qui commettent le crime», explique une infirmière hygiéniste de Santé publique Sudbury et districts, Katy Peacock.

Le budget 2020 du SPGS prévoyait justement de l’argent pour deux agents dans le centre-ville en tout temps. Afin d’assurer des patrouilles 24 heures sur 24, 12 agents ont été affectés à cette zone.

Les effets de la pandémie

La pandémie a touché cette région de manière importante. «Si vous avez conduit dans le centre-ville pendant la pandémie et notamment les périodes de confinement, tout ce que vous avez vu était des sans-abris dans les rues parce qu’il n’y avait personne d’autre qui était là», dit Kyle Marcus, aussi propriétaire d’un bar au centre-ville. «Ce qui a aggravé les choses, c’est que les refuges pour sans-abris ont été fermés et les services ont été fermés. Il n’y avait pas de toilettes. Je ne peux pas vous dire combien de déchets humains j’ai pelletés ou de poubelles que j’ai perdues à l’Alibi Room. Nous vivons une crise de santé mentale exacerbée par la pandémie.»

La pandémie a également fait augmenter le nombre de surdoses à des niveaux records. La Ville a vu une croissance  de 35 % des appels liés au décès par surdose d’opioïdes. «Bien que le nombre de surdoses soit en augmentation, cela ne veut pas dire que pour l’individu moyen de la région, c’est plus dangereux. Pas du tout», dit Katy Peacock.

«Il faut apprendre à cohabiter ensemble. […] Il y a des gens qui ont différentes réalités. […] On ne peut pas les cacher. On ne peut pas ignorer le fait qu’ils sont là», souligne Denis Constantineau.

Solutions

De nombreux programmes sont déjà en place pour tenter de revitaliser le centre-ville. Des refuges pour sans-abris, des banques alimentaires et d’autres programmes sociaux sont en place. Pendant que nous sommes dans la troisième étape de la réouverture de la province, les entreprises sont ouvertes pour laisser les gens utiliser leurs installations et le centre-ville voit une plus grande diversité d’activités.

Le développement d’un site d’injection supervisée sécuritaire temporaire surviendra aussi dans les prochains mois. Mais cela suffira-t-il? Certains disent probablement que non. «Ce dont nous avons vraiment besoin, ce sont des logements abordables. Si j’avais une baguette magique, c’est ce que je ferais à l’instant», dit Kyle Marcus.

Le conseil municipal a approuvé à l’unanimité un plan lors de sa réunion du 17 aout pour la construction de 40 unités sur la rue Lorraine, au nord-ouest du centre-ville. Cela permettra à la ville de demander 7,4 millions $ en fonds déjà mis de côté pour la ville dans le cadre de la deuxième phase de l’Initiative pour la création rapide de logements (ICRL) du gouvernement fédéral.