Violences contre les femmes autochtones, le plan d’action du gouvernement déçoit

Marine Ernoult
Marine Ernoult
Francopresse

Après deux ans d’attente, le gouvernement du Canada a publié le jeudi 3 juin sa composante d’un plan d’action national visant à mettre fin à la violence contre les femmes, les filles et les personnes 2ELBGTQQIA+ autochtones. Le gouvernement fédéral s’engage notamment à lutter contre le racisme dans le système de santé, à soutenir les services de sécurité communautaires et à améliorer l’accès à la justice. Plusieurs femmes autochtones estiment cette réponse insuffisante et tardive.

«Il n’y a aucune mesure tangible, aucun échéancier clair, aucun budget établi», déplore Lynne Groulx, présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC).

Intitulé Voie fédérale concernant les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, le document du gouvernement s’inscrit dans le contexte plus large du Plan d’action national 2021 pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, qui a été élaboré par de nombreux intervenants de plusieurs milieux.

Ce Plan d’action national a également été dévoilé le 3 juin, lors d’une cérémonie virtuelle.

Trop peu, trop tard

Aux yeux de Lynne Groulx, la contribution du gouvernement fédéral au Plan d’action national pour endiguer la violence contre les femmes et les filles autochtones n’est pas «recevable» et encore moins «faisable». 

Lynne Groulx est présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada.

«Après des années d’investigation, des centaines de témoignages récoltés, de nombreux rapports et des millions de dollars dépensés, on attendait plus qu’un document de vision avec des déclarations de principe», renchérit Shelagh Day, présidente du comité des droits de la personne au sein de l’Alliance canadienne féministe pour l’action internationale (AFAI).

La composante gouvernementale du Plan d’action national fait une trentaine de pages et décrit les pistes envisagées par le gouvernement de Justin Trudeau pour répondre aux 231 «appels à la justice» listés dans le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA).

«C’est de la poudre aux yeux»

«Si on veut en finir avec ce génocide, pourquoi ne pas reprendre chaque recommandation en y associant des initiatives concrètes?» s’interroge Lynne Groulx.

«C’est facile de ne rien préciser ; on ne pourra pas tenir les autorités responsables si elles ne respectent pas leurs engagements», ajoute-t-elle.

Un avis partagé par Mylène Jaccoud, professeure en criminologie à l’Université de Montréal. La chercheuse aurait aimé plus de «pragmatisme» : «C’est de la poudre aux yeux. Ottawa avait toutes les cartes en main pour aller beaucoup plus vite.» 

Michèle Audette, qui a été commissaire à l’ENFFADA, se montre plus optimiste et apprécie que des familles de victimes aient participé à l’élaboration du Plan d’action national : «C’est un bon début, il y a une vraie volonté politique.»

Elle félicite notamment la priorité donnée au financement des services de soutien aux survivantes et aux familles. Alors que les femmes et les filles des Premières Nations sont douze fois plus susceptibles d’être assassinées ou portées disparues que les autres Canadiennes, comme le rapportait la commissaire dans le rapport final de l’ENFFADA, Ottawa veut financer une série de programmes et de projets dans quatre domaines clés : la santé et le mieux-être, la justice, la sécurité et la culture.

Le 3 juin dernier, le gouvernement a notamment proposé d’élaborer un projet de loi visant à éliminer le racisme antiautochtone dans les prestations des soins de santé ; de créer un Institut national de recherche sur la santé des femmes ; et de financer des camps linguistiques et culturels. 

Le grand absent : le suivi des hommes violents

Le Plan d’action national suggère, entre autres, d’investir dans la construction de logements et de créer un revenu annuel viable garanti.

«C’est crucial de s’attaquer à la marginalisation sociale et économique. C’est en effet l’une des causes profondes de la violence, mais là encore, il n’y a rien sur comment atteindre ces objectifs, qui va le faire et qui est responsable», regrette Shelagh Day. 

Shelagh Day est présidente du comité des droits de la personne au sein de l’Alliance canadienne féministe pour l’action internationale.

De son côté, Mylène Jaccoud salue la volonté d’instituer un ombudsman autochtone ainsi que des organes de surveillance de la police. Ce dernier engagement est formellement inscrit dans la proposition du gouvernement fédéral.

«De tels mécanismes de responsabilisation sont fondamentaux», soutient également Michèle Audette. La commissaire voit aussi d’un bon œil l’idée de créer un groupe de travail national chargé d’examiner les dossiers non résolus.

En revanche, le volet de la Voie fédérale consacré à la formation et aux campagnes d’information et de sensibilisation laisse Mylène Jaccoud sceptique : «Ces programmes ne donnent rien depuis des années, ils n’ont jamais mis fin aux discriminations. Plutôt que de réitérer ce qui a déjà été fait, il faudrait d’abord analyser ce qui n’a pas marché dans le passé.»

Le grand absent de la stratégie, selon l’universitaire, c’est la prise en charge des hommes violents. «On retombe dans les mêmes travers d’allouer des ressources uniquement aux centres d’hébergement à destination des femmes. Si on veut contrer efficacement la violence, il faut aussi s’occuper des auteurs», explique-t-elle.

Mylène Jaccoud appelle à donner de l’argent à des pavillons communautaires «inclusifs, sécurisés et sécurisant» qui s’occuperaient de toutes les personnes en détresse.

Financer la prévention de la violence  

Le plan d’action du gouvernement aspire également à remédier aux injustices dont sont victimes les Autochtones aux prises avec le système judiciaire.

«[Les forces de l’ordre] protègent mal les femmes autochtones et n’effectuent pas un bon suivi des affaires de disparition et d’assassinat», déplore Shelagh Day, qui rappelle que le racisme systémique parmi les forces de l’ordre est un problème majeur.

Justin Trudeau et sa ministre des Relations Couronne–Autochtones, Carolyn Bennett, ont promis une loi pour reconnaitre les services de police dirigés par les Premières Nations comme un «service essentiel», mais aussi pour allouer davantage de financement aux efforts de lutte contre la criminalité dans les réserves.

Dans sa Voie fédérale concernant les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, le gouvernement invite par ailleurs la Gendarmerie royale du Canada à réformer ses «processus de recrutement et de formation» afin de combattre le racisme systémique en son sein.

Ces annonces ne convainquent pas Mylène Jaccoud : «Ça ne donnera rien si on ne soutient pas en amont des initiatives communautaires de prévention du crime», prévient la chercheuse.

Surtout, elle souligne l’importance de réformer en profondeur la police et la justice pénale : «Les pouvoirs publics doivent avoir le courage de reconnaitre et d’appliquer les traditions juridiques des Premières Nations, de développer un modèle de maintien de la paix en accord avec leurs valeurs.»

Risque de tomber aux oubliettes

Les organisations restent méfiantes quant à la mise en œuvre effective de la Voie fédérale. «Pourquoi ferait-on confiance alors que les rapports s’enchainent et ne sont jamais mis en œuvre?» réagit Lynne Groulx.

«On ne peut qu’être circonspect quand on voit à quel point le processus a été extrêmement lent et sans réel effet jusqu’ici», poursuit Shelagh Day.

À la veille de potentielles élections, Lynne Groulx est consciente du risque que le dossier «prenne la poussière», mais elle assure que son organisation ne laissera aucune administration l’oublier.

Les 2,2 milliards $ sur cinq ans annoncés dans le budget 2021 pour la mise en œuvre du plan d’action du gouvernement lui donnent de l’espoir : «Si les mesures [de la Voie fédérale] sont corrigées et l’argent utilisé correctement, peut-être que quelque chose de positif en ressortira», dit-elle.

L’autre question essentielle aux yeux des spécialistes interrogées demeure de savoir qui sera chargé de mettre en œuvre le Plan d’action national 2021 pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées. Dans sa partie, Ottawa évoque d’ores et déjà la nécessité de travailler en étroite collaboration avec les communautés autochtones.

Michèle Audette aimerait que le Cercle national des familles et des survivantes (CNFS) joue un rôle central. 

«Il faut que les chefs de file des Premières Nations travaillent main dans la main avec le fédéral – pas seulement les responsables politiques nationaux, mais aussi les associations féministes et les meneurs locaux, plus proches des réalités du terrain», complète Mylène Jaccoud.

Manque de coordination intergouvernementale

Shelagh Day s’inquiète du manque de coordination entre le Plan d’action national et ses équivalents provinciaux et territoriaux, également développés en réponse aux 231 recommandations de l’ENFFADA. 

Le gouvernement fédéral a annoncé le 3 juin la création d’une table fédérale-provinciale-territoriale qui devrait voir le jour afin de garantir une collaboration intergouvernementale. 

Face à la déception des associations, Justin Trudeau a assuré qu’il s’agit d’un cadre préliminaire et «évolutif». Une stratégie de mise en œuvre plus détaillée et chiffrée, avec des indicateurs de performance, doit être présentée ultérieurement.

«J’espère qu’ils vont faire quelque chose de spectaculaire en vue d’améliorer notre terrible image à l’étranger en matière de respect des droits humains», confie Shelagh Day.

En attendant, en opposition à la Voie fédérale, l’AFAC a dévoilé le 1er juin son propre plan d’action, riche de 65 mesures ciblées avec des mécanismes de suivi et des couts associés.