Harcèlement des députés : Un problème qui sort tranquillement des réseaux sociaux

Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur
Il y a eu «une hausse des menaces en ligne à l’endroit de fonctionnaires pendant la pandémie de COVID-19».

Les engueulades ont toujours fait partie de la vie politique, mais il y a généralement un certain décorum et, surtout, pas de menaces de violence physique. Le climat social est par contre de plus en plus propice aux messages haineux et des politiciens du Nord confirment qu’on en voit de plus en plus, sur les réseaux sociaux et en personne. Charlie Angus a d’ailleurs attiré l’attention sur le sujet en octobre.

Dans le texte «Réflexion sur la politique toxique», le député fédéral néodémocrate de Timmins Baie-James, rappelle qu’il a dû faire appel à la police au cours de l’été parce qu’un harceleur le suivait avec une «détermination troublante». M. Angus affirme recevoir de plus en plus de messages d’insultes, le traitant de «traitre» et laissant entendre qu’on devrait le battre.

«Mes amis, je n’ai jamais vu les discussions en politique canadienne à un niveau si élevé de toxicité pendant toutes mes années de vie politique, écrit-il. Les abus et les attaques sont devenus de plus en plus normalisés.» M. Angus a été élu pour la première fois en 2004.

La Gendarmerie Royale du Canada confirme au Voyageur qu’ils ont observé «une hausse des menaces en ligne à l’endroit de fonctionnaires pendant la pandémie de COVID-19», sans donnée de chiffre précis pour des raisons de sécurité.

«Les commentaires faits en personne ou en ligne varient; il peut s’agir de propos choquants ou haineux, mais ceux-ci ne sont pas de nature criminelle. Lorsque les conditions justifiant une enquête criminelle sont réunies, la GRC ou le service de police compétent peut procéder à des arrestations et au dépôt d’accusations», précise le porte-parole des Services nationaux de communication de la GRC, Robin Percival.

Le député fédéral de Timmins-Baie James, Charlie Angus

«Je pense que pas mal tous les députés ont eu une expérience, d’une façon ou d’une autre», avance la députée fédérale d’Algoma-Manitoulin-Kapuskasing, Carol Hughes. Peut-être pas des menaces du même niveau que son collègue Charlie Angus, mais elle confirme que les politiciens doivent se créer une carapace. Elle-même a été la cible de propos sexistes.

Cependant, dans le cas de gens qui semblent prêts à passer à l’acte ou qui ont des problèmes de santé mentale, «il ne faut pas mettre ça de côté, parce qu’on ne sait jamais ce qui pourrait arriver», prévient Mme Hughes.

La député fédérale de Manitoulin-Algoma-Kapuskasing, Carol Hughes

Jamie West, élu en 2018 dans la circonscription provinciale de Sudbury, dit ne pas recevoir autant de messages que certains collègues, spécialement ceux qui appartiennent à une minorité visible ou sexuelle. De ceux qu’il reçoit, «quand je regarde leur profil, ils sont agressifs envers tout le monde».

Il en a tout de même reçu assez pour s’être lui aussi doté «d’une peau de rhinocéros» et est capable d’ignorer la majorité des messages haineux. «Ceux qui me restent en tête sont ceux de gens qui sont capables d’expliquer pourquoi ils sont fâchés», ceux qui lui permettent de réfléchir sur ses propres positions.

«Que les gens soient fâchés, c’est acceptable, mais lorsque tu ne te sens pas en sécurité pour être seul à l’extérieur, c’est très inconfortable», affirme Jamie West.

Ce n’est pas la norme

M. West ne s’attendait pas à ce niveau de messages haineux et de menaces avant son arrivée en politique. Il ne croit pas qu’il faut justifier en disant que ça fait simplement partie du travail : «Il n’y a aucun autre lieu de travail ou ce serait accepter».

Et ce ne l’est justement pas dans les bureaux de circonscriptions.

Carol Hughes et Jamie West mentionnent tous deux que leurs employés sont souvent ceux qui répondent aux appels ou aux messages haineux, soit au téléphone ou en personne.

Il y a quelques années, des barrières en plexiglas ont été ajoutées dans le bureau de Kapuskasing de Carol Hughes, parce qu’il «y avait eu des situations assez dangereuses».

«C’est difficile de trouver l’équilibre, parce que les gens qui contactent notre bureau sont contrariés, ils sont passés entre les mailles du filet», illustre Jamie West.

Parfois, ils font clairement face à des problèmes de santé mentale, ajoute Carol Hughes.

Le député fédéral de Nipissing-Timiskaming, Anthony Rota, considère la source du message. S’il semble y avoir un problème qu’il peut aider à régler, il appelle la personne qui lui a écrit. «La plupart du temps, c’est quelque chose qui n’est pas bien compris et, une fois que c’est bien expliqué, les choses passent vite.»

À titre de président de la Chambre des communes, il entend plusieurs histoires des autres députés. Les messages les plus virulents sont souvent le résultat d’une idéologie différente ou des décisions d’un député, «mais ce n’est pas toujours basé sur des faits et c’est presque impossible de changer leur idée quand ils sont déterminés».

Trump n’a pas été la seule influence

Carol Hughes, qui est en politique fédérale depuis 2008, fait le lien entre la hausse des attaques verbales et l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Elle a remarqué qu’il y en a de plus en plus depuis 2016, surtout des commentaires racistes et discriminatoires.

Mais elle n’hésite pas à souligner qu’elle avait aussi remarqué une tendance à la hausse pendant le mandat des conservateurs de Stephen Harper. Il y avait «des projets de loi qui divis[aient] les gens». Les commentaires inacceptables avaient déjà commencé à se multiplier en politique canadienne.

Elle a depuis remarqué une augmentation de l’argument de la liberté d’expression pour justifier les attaques verbales. «La liberté d’expression, c’est d’être capable de dire ce que l’on pense, mais pas être discriminatoire ou raciste.»

Jamie West n’a pas vécu l’avant et l’après 2016, mais il croit que les gens sont en ce moment moins gênés de faire des commentaires racistes, homophobes, etc.

Le député provincial de Sudbury, Jamie West

Pour Anthony Rota, élu pour la première fois en 2004, la présidence de Trump n’est pas à l’origine de la montée du harcèlement des députés.

«Je trouve qu’internet est ce qui a vraiment changé les choses. Les gens pensent à quelque chose et l’écrivent tout de suite. Avant, ils devaient écrire une lettre […] et ça leur donnait la chance d’y réfléchir un peu et peut-être que leur idée aurait changé.»

Réseaux sociaux : Un mal nécessaire?

Jamie West observe que le problème est très majoritairement concentré sur internet et surtout sur les réseaux sociaux. «J’ai déjà utilisé le terme “guerrier du clavier”. Je sens que les gens qui sont en face à face ont moins tendance à être agressifs. Tout le monde est plus audacieux» derrière un écran. Surtout lorsque leur identité est partiellement ou entièrement cachée.

Anthony Rota voit le même effet, surtout chez les gens qui se perdent dans les méandres du gouvernement. Les bureaux de députés sont justement là pour les aider.

M. Rota reste présent sur les réseaux parce qu’il aime quand même le contact qu’il y a avec les électeurs, mais c’est un choix personnel. Pour certains députés, il y a plus de désagréments que d’avantages.

Ce n’est pas obligatoire non plus. Les réseaux sociaux ont été utiles pendant la pandémie, mais ce n’est pas tout le monde qui est sur Facebook et qui y suit son député. Il faut donc trouver d’autres façons de communiquer.

Vers une solution

Le président de la chambre de commune, Anthony Rota, a dit au Voyageur que son équipe «était en train de voir ce que l’on peut faire pour mieux protéger les députés à travers le pays». Carol Hughes y a également fait allusion.

Le 6 novembre, Radio-Canada publiait un texte soulignant que les députés fédéraux s’étaient entendus pour qu’ils aient plus de protection à l’extérieur des murs du parlement. De nouvelles mesures auraient été adoptées à huis clos en octobre.

Il y aurait des cas connus, comme celui de Charlie Angus ou la tentative d’arrestation citoyenne du chef néodémocrate Jagmeet Singh, mais aussi des cas qui ne sont pas connus du public.

Anthony Rota croit que l’on devrait pouvoir discuter de sujets plus difficiles au Canada sans recevoir de menaces. Les trois députés à qui nous avons parlé espèrent tous qu’on y arrivera, un jour ou l’autre.

Le député fédéral de Nipissing-Timiskaming, Anthony Rota