Une nouvelle administration ne serait inaugurée qu’en janvier 2021. Il reste donc au moins dix semaines à la présidence de Donald Trump.
Une nouvelle administration ne serait inaugurée qu’en janvier 2021. Il reste donc au moins dix semaines à la présidence de Donald Trump.

Élections sur le fil aux États-Unis : une période d’interrègne pourrait être tumultueuse

Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
Entretien avec Stephen Saideman, professeur à l’École d’affaires internationales de l’Université Carleton

Le candidat démocrate Joe Biden sera le prochain président des États-Unis. Il l’emporte sur le président sortant, le républicain Donald Trump. Cependant, une nouvelle administration ne serait inaugurée qu’en janvier 2021. Il reste donc au moins douze semaines à la présidence de Donald Trump.

Joe Biden aurait obtenu 50,5 % du vote populaire, contre 47,7 % pour son rival républicain, selon le New York Times, le 7 novembre.

Après plusieurs jours où les résultats étaient très serrés dans plusieurs États clés, Joe Biden a été déclaré vainqueur au Nevada et en Pennsylvanie en matinée le samedi 7 novembre. Le candidat démocrate a donc remporté 279 votes du collège électoral contre 214 pour Donald Trump, toujours selon le New York Times. Le candidat démocrate obtient donc la majorité de 270 votes nécessaire pour obtenir la présidence.

Le président sortant, Donald Trump, ne dispose d’aucune avenue électorale plausible pour conserver la présidence. L’élection ne sera pas certifiée officiellement avant plusieurs jours, alors que les votes continuent d’être comptés dans plusieurs États et qu’un recomptage doit avoir lieu en Géorgie. Les tribunaux doivent aussi statuer sur plusieurs contestations judiciaires déposées par le camp républicain.

Francopresse s’est entretenu avec Stephen Saideman, professeur à l’École d’affaires internationales de l’Université Carleton, pour mieux comprendre les implications de cette élection. L’entrevue a eu lieu le 5 novembre dernier, alors que la victoire de Joe Biden semblait probable, mais non assurée.

Stephen Saideman croit qu’une victoire de Joe Biden réduira les tensions entre le Canada et les États-Unis et qu’il sera possible de conclure des ententes négociées malgré les disputes commerciales.

Francopresse : Vous attendiez-vous à une élection aussi serrée?

Stephen Saideman : Je m’attendais plutôt à voir une vague déferlante en faveur des démocrates. Quand on regardait le taux de participation, il semblait que les démocrates faisaient un excellent travail pour faire sortir le vote. Et ils ont quand même réussi : Joe Biden va recevoir plus de votes que n’importe quelle personne dans l’histoire des États-Unis.

Mais Donald Trump et les républicains m’ont surpris [en réussissant à récolter autant de votes]. Je m’attendais à ce que certains républicains choisissent leur pays plutôt que leur parti. Je m’attendais à plus de fatigue [de la part des électeurs républicains].

En rétrospective, cependant, il se peut que l’élection n’ait pas été si serrée; un des défis de cette élection est que les républicains du Michigan, du Wisconsin et de la Pennsylvanie [qui contrôlent les législatures de ces États, NDLR] ont refusé de compter les votes [reçus par la poste] avant le jour de l’élection.

Si ces votes avaient été comptés d’avance, on aurait été relativement certains d’une victoire de Biden le soir de l’élection, parce qu’il aurait remporté les États clés du Wisconsin, de la Pennsylvanie et du Michigan le soir même plutôt que d’avoir à attendre quelques jours de plus.

Donc [la perception d’une] élection «serrée» est un artéfact du refus des républicains de ces États de compter les votes d’avance.

Qu’est-ce qui explique que l’élection soit aussi serrée?

D’une certaine façon, c’est à cause de Fox News et d’autres médias conservateurs, qui présentent une vision différente de la réalité. Une chose que les gens ont sous-estimée dans les quatre à huit dernières années est que plusieurs stations de télé locales ont été achetées par le groupe Sinclair [une entreprise médiatique très conservatrice, NDLR], qui a contraint les programmes de nouvelles locales à diffuser des trucs d’extrême droite.

Donc ça veut dire que dans les parties rurales du pays, les auditeurs recevaient une dose constante de «Biden est un socialiste», «les villes sont à feu et à sang», des choses comme ça. En réalité, les Américains vivent dans deux Amériques différentes : une que je vais appeler la «réalité», et une autre produite par l’espace médiatique d’extrême droite.

Et je crois que la politique de la peur fonctionne. Je pense que Trump utilise la peur très efficacement.

Quelles sont les implications d’une éventuelle administration Biden pour le Canada?

Ça veut dire moins de tensions. Il y aura moins d’inquiétude que n’importe quelle nouvelle, n’importe quelle dispute mineure puisse déraper.

Ça veut aussi dire la fin des guerres commerciales avec les États-Unis, mais il va toujours y avoir des conflits entre les intérêts [des deux pays], on ne verra pas toujours les choses sous le même angle. Il y aura toujours des disputes commerciales, mais ce sera comme avant, et on parviendra à des ententes négociées : il y aura des gagnants et des perdants, mais il n’y aura pas de révisions dramatiques de l’ALENA.

Biden va sans doute en demander plus du Canada sur des enjeux de sécurité internationale parce que Trump n’était pas intéressé par les ententes multilatérales. Le Canada fera face à plus de pressions pour attribuer 2 % de son PIB aux forces armées, mais ce ne seront pas les mêmes pressions irritantes [que sous Donald Trump] et les sommets de l’OTAN ne seront plus entièrement à propos de ça.

Une nouvelle administration ne sera inaugurée qu’en janvier 2021; à quoi doit-on s’attendre dans les prochains mois?

Je crois que nous allons certainement voir Trump offrir des pardons à plusieurs de ses proches collaborateurs, incluant des membres de sa famille.

Une possibilité est que Trump soit si déprimé par sa défaite qu’il ne sorte pas de sa chambre à coucher. D’un autre côté, peut-être que tous les membres de l’administration se dirigeront vers la sortie et essayeront d’aligner leur prochain emploi; ou encore qu’ils tenteront d’incendier tout ce qu’ils peuvent le plus rapidement possible avant de partir!

Que doit-on penser des contestations judiciaires de l’élection annoncées par Donald Trump?

Je pense que le problème maintenant est que dans certains États, Trump veut arrêter le comptage des voix, alors que dans d’autres États, il veut que le décompte se poursuive. Si seulement il avait une position cohérente…

[Lors de l’élection de] 2000, la Floride était le seul État [qui faisait l’objet d’une contestation judiciaire]. Maintenant, c’est le cas de plusieurs États et Trump a adopté des positions opposées dans différents États, donc si ça se rend jusqu’en Cour suprême, ce serait très difficile pour la Cour de rendre des verdicts incohérents qui favoriseraient à chaque fois le camp républicain.

Ce qui se passe actuellement, c’est que les tribunaux rejettent les plaintes [des républicains] parce qu’ils ne disposent pas d’arguments valides. Ils n’ont pas de bons arguments pour arrêter le décompte des voix dans ces États clés.

Doit-on s’attendre à de la violence politique dans la foulée de l’élection?

Je crois que lorsque l’élection sera déclarée de façon définitive en faveur de Biden, on verra probablement de la violence, mais beaucoup moins que si sa victoire avait été écrasante.

Je crois que dans ce cas, il y aurait eu plus de gens en colère parce que le Sénat serait passé aux mains des démocrates. Mais nous ne sommes pas face à une victoire écrasante, alors ça enlève de l’énergie à ce genre de mouvement.

Mais il va y avoir des gens en colère. Tous ces partisans de QAnon, dont les théories du complot ne se sont pas avérées; tous ces gens d’extrême droite qui croient que compter les voix, c’est voler l’élection.

Donc je crois qu’il pourrait y avoir deux formes de violence : d’un côté, il y aura des manifestations et quelqu’un va tirer un coup de feu et ça tournera mal. De l’autre, il y aura des actes de terrorisme à petite échelle.

Le Parti républicain, dans les dernières années, a adopté une stratégie de suppression du vote et de rhétorique nationaliste anti-immigration. Quelles sont les leçons de cette élection pour le parti?

Il y a quelques leçons différentes à tirer de cette élection. La première est que ça a presque marché, malgré une pandémie et une économie catastrophique.

Bien sûr, il y aura des voix au sein du Parti républicain qui vont s’élever contre le «trumpisme», exiger de revenir vers un parti moins réactionnaire, mais je crois qu’ils vont perdre, car ils ne seront pas capables de mobiliser leurs partisans lors des primaires républicaines.

Comment est-ce qu’une administration Biden peut espérer gouverner sans le contrôle du Sénat?

Je dois dire que je n’ai aucune idée si [les démocrates] auront le contrôle du Sénat. C’est très serré. On ne saura pas avant le mois de janvier qui contrôle le Sénat à cause des scrutins de ballotage en Géorgie. Et on ne sait toujours pas le résultat en Caroline du Nord. Mais ça va être une question cruciale, parce que si les démocrates ont le contrôle du Sénat, alors Biden pourra commencer à gouverner normalement [s’il est élu président].

Peut-être qu’il pourra admettre Washington D.C. et Puerto Rico en tant qu’États [des juridictions qui votent traditionnellement pour les démocrates, mais qui ne sont pas représentées au Sénat et à la Chambre des représentants, NDLR]. Peut-être augmenter le nombre de juges à la Cour suprême.

Si les républicains contrôlent le Sénat, alors même le plan de relance économique [lié à la COVID-19, NDLR] pourrait rester lettre morte. Peut-être que les républicains vont tout bloquer pendant deux ans et blâmer les démocrates lors des élections de mi-mandat en 2022.

Les propos de l’entrevue ont été réorganisés pour en faciliter la lecture.