L’immigration au cœur de l’identité francophone

Inès Lombardo
Inès Lombardo
Francopresse

Les quatre panélistes invités le 15 mars pour le 14e Symposium annuel sur l’immigration francophone organisé par la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA) sont tombés d’accord d’emblée : l’identité francophone ne se présente plus sous la même forme monolithique qu’il y a 25 ou 30 ans. Tel qu’introduit par l’animatrice de l’atelier, Emilie Nicolas, anthropologue et chroniqueuse pour Le Devoir : «On va se poser des questions existentielles sur la Francophonie aujourd’hui!» 

La réflexion des panélistes était menée autour des définitions inclusives de la francophonie. Les quatre experts de ce 14e Symposium qui se sont succédé à l’écran se voulaient représentatifs de la définition plurielle qu’ils ont tenté de donner à la francophonie, à savoir des accents, des noms et des origines diverses.  

Le directeur des communications de la FCFA, Serge Quinty; la psychologue et chercheuse affiliée au Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI) de l’Université de Montréal, Rachida Azdouz; le directeur de la recherche sur les politiques à la Direction de la recherche et de l’évaluation à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), Cédric de Chardon; et le professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’Université de Saint-Boniface (USB), Ibrahima Diallo, se sont attachés à établir plusieurs définitions sur la francophonie d’aujourd’hui.

Ibrahima Diallo a expliqué son rapport à la francophonie à travers son parcours d’immigrant, une francophonie qui a «largement évolué» et qui n’a plus le même visage qu’il y a 30 ans, selon lui. 

Ibrahima Diallo, l’un des quatre panélistes de la réflexion menée ce 15 mars, est professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’Université de Saint-Boniface.

Pour étayer son propos, il a fait défiler des diapositives de ses enfants nés au Canada à la fin des années 1980, les montrant, au fil des photos de classes diverses, comme étant les «seuls Noirs».

«Les temps ont changé. Aujourd’hui, les jeunes sont en contact avec la diversité dès l’école. Cela n’existait pas ou peu à l’époque de leurs parents. L’identité n’est jamais figée […] à l’image de notre francophonie», a-t-il illustré. 

Glissement sémantique pour plus d’inclusivité

«On a évolué de la simplicité vers la complexité», a analysé d’entrée de jeu Serge Quinty. En effet, autour de 2003-2005, la FCFA a constaté qu’avec l’évolution de la société francophone, la langue maternelle ne suffisait plus à rendre compte de l’ensemble du phénomène francophone au pays.  

Le conseil d’administration de la FCFA a alors pris position : la première langue officielle parlée deviendrait la définition principale utilisée par la FCFA, car «elle permettait de capter des gens qui vivent en français sans nécessairement avoir le français comme langue maternelle», a développé le directeur des communications de la FCFA. 

Serge Quinty a également souligné la volonté d’accueil et d’inclusion grandissante dans la francophonie, celle-ci étant de plus en plus définie comme «toutes les personnes qui veulent et qui peuvent en faire partie, peu importe leurs origines et leur langue maternelle». 

Serge Quinty est directeur des communications à la FCFA. Il était l’un des panélistes de l’atelier «Réflexion sur des définitions inclusives de la francophonie», dans le cadre du 14e Symposium annuel sur l’immigration francophone organisé par la FCFA.

Cette inclusivité est d’autant plus réelle depuis 2009, lorsque le gouvernement de l’Ontario a adopté la Définition inclusive de francophone (DIF), un jalon important pour inclure «ceux dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais, mais qui ont une bonne connaissance du français comme langue officielle et qui l’utilisent à la maison».

Un fait important découle de ces étapes, selon Serge Quinty : la multiplicité des rapports à la langue. Ceux des immigrants francophones en particulier, car selon l’intervenant, l’immigration a modifié le paysage francophone.

L’identité plurielle des immigrants francophones

Une approche qu’appuie Rachida Azdouz, du LABRRI : «Il y a un décalage entre le francophone fantasmé et ceux qui sont effectivement attirés [au Canada].» 

Rachida Azdouz, l’une des quatre panélistes, est psychologue et chercheuse affiliée au Laboratoire de recherche en relations interculturelles à l’Université de Montréal.

«On nomme la maitrise de la langue comme un élément incontournable de l’inclusion. On a dans l’imaginaire, chez les plus conservateurs du moins, l’image du francophone fantasmé : ce dernier n’est pas celui qui a appris le français au Québec; c’est un [locuteur] francophone qui est en même temps francophile, qui va défendre la francophonie.» 

«Il y a un attachement affectif à la langue et au fait français. S’ils pouvaient être francophones français, belges ou suisses, ce serait quand même encore mieux», souligne Rachida Azdouz avec ironie. 

Or, les francophones «attirés», accueillis au Canada, sont aussi des Subsahariens, des Nord-Africains et des Caraïbéens d’expression française, rappelle la psychologue et chercheuse. 

«Dans le discours [populaire], on l’a entendu parfois de manière très directe : “Faites donc venir des francophones qui nous ressemblent”. Cela signifie que la seule utilisation de la langue ne fait pas nécessairement de vous un francophone parfaitement intégrable», précise la professeure, qui déchiffre ainsi ce décalage. 

Pour expliquer que le portrait de l’immigration francophone n’est pas figé, Rachida Azdouz note qu’au Québec, le curseur identitaire s’est déplacé au fil des années et des vagues d’immigrations, entre la langue, la religion et l’ethnie. 

Adapter les données de recensement

La complexité de cette identité immigrante francophone bâtie au fil de ses 50 dernières années se retrouve dans les chiffres présentés par Cédric de Chardon, d’IRCC. Le panéliste a montré que la mesure de 2006 utilisée par IRCC pour identifier un immigrant d’expression française était la suivante : «Un résident permanent qui déclare le français comme leur langue maternelle ou qui déclare le français seulement comme langue officielle parlée.»

Cédric de Chardon, directeur de la recherche sur les politiques à la Direction de la recherche et de l’évaluation à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

À partir de là, Cédric de Chardon note une mésestimation dans le décompte des immigrants francophones au Canada arrivant en tant que résidents permanents en situation linguistique minoritaire : les bilingues n’ayant pas le français comme langue maternelle n’étaient pas comptabilisés, le concept de la langue universelle n’était pas interprété de la même façon (pour certains, cela signifiait la langue parlée par leurs parents) et si l’anglais était la langue principale, mais que la langue maternelle était le français, un risque de surestimation était présent. 

Ces erreurs se sont accrues avec le temps. En parallèle, Cédric de Chardon note la recrudescence du bilinguisme dans l’immigration francophone et la diversification des pays d’origine des immigrants, deux éléments qui ont contribué à rendre obsolète la manière de comptabiliser les nouveaux arrivants.

Ainsi, en 2017, IRCC s’est fixé l’objectif de mieux identifier les pays sources de l’immigration francophone et de mieux rendre compte de la réalité de l’immigration francophone aux niveaux régional et national. Cela avait notamment pour but de mieux cerner les besoins des immigrants et des communautés en matière de services d’accueil et d’intégration.  

De fait, la mesure désormais retenue par IRCC pour compter les immigrants francophones est axée sur la connaissance par les résidents permanents du «français seulement» comme langue officielle ou qui déclarent la connaissance du français et de l’anglais comme langues officielles ainsi que le français comme la langue dans laquelle ils sont le plus à l’aise. 

Entre les deux mesures, celle de 2006 et celle de 2017, les immigrants d’expression français ont augmenté de 35 % en 2019 et de 40 % en 2020. Une bonne nouvelle d’après Cédric de Chardon, car «ça n’aide pas à l’inclusion quand on ne fait pas partie des statistiques». 

Le curseur identitaire s’est déplacé, faisant des «allers-retours» entre la langue, la religion et la «race» des immigrants.