Le télétravail : Entre nouvelle routine et changements trop drastiques

Les expériences de Janik Guy, Dr Jean-Marc Bélanger et la Dre Annie Wenger-Nabigon

L’état d’urgence prolongé jusqu’au 12 mai par le premier ministre Doug Ford force les travailleurs à repenser leurs espaces domestiques en espaces de travail. Trois spécialistes ont accepté de donner leur point de vue sur la question : l’agente de planification et d’engagement communautaire du Réseau du mieux-être francophone du Nord de l’Ontario (RMEFNO) Janik Guy, lees sociologues au Département du travail social de l’Université Algoma à Sault-Sainte-Marie, Dr Jean-Marc Bélanger et la Dre Annie Wenger-Nabigon.

Les conseils de Janik Guy

Isabelle Michaud : La directrice du RMEFNO, Diane Quintas, a annoncé le 19 mars que tous les employés du Réseau devaient désormais travailler de la maison. Comment décririez-vous votre expérience des trois dernières semaines en télétravail?

Janik Guy : Je crois que chaque semaine s’est passée assez différemment. La première, c’était un temps pour m’adapter, consommer des nouvelles qui évoluent très rapidement et me trouver un endroit et un rythme de travail qui fonctionnent.

Pendant la deuxième semaine, j’ai commencé à avoir plus d’inquiétudes par rapport au système de santé, à nos communautés et à nos vies personnelles. C’était comme si l’étape «lune de miel» était terminée. J’ai dû trouver un esprit d’ouverture face aux changements, comme l’annulation de certaines rencontres, mais aussi la création de nouveaux comités et groupes de travail pour gérer la crise. Je me suis créé un espace de travail plus permanent dans mon bureau et j’ai apporté tous mes outils de travail chez nous.

Lors de la troisième semaine, j’ai essayé de me concentrer sur le positif et sur comment je peux planifier mes tâches de travail et mon rendement puisqu’il semble que la crise s’étendra à plus long terme qu’on l’a initialement cru.

Janik Guy, agente de planification et d’engagement communautaire du Réseau du mieux-être francophone du Nord de l’Ontario.

IM : Avez-vous développé des stratégies pour gérer la fatigue et le stress?

Janik Guy : Pour la gestion du stress, j’aime beaucoup prendre mon heure de diner pour manger un bon repas et aller marcher avec mon partenaire. Ça nous permet de prendre une bonne pause. Aussi, mon équipement de yoga est toujours accessible, ce qui me permet de prendre quelques moments ici et là pour faire des étirements et m’éloigner des écrans.

J’essaie aussi de respecter mes heures de travail habituelles pour maintenir ma routine et éviter l’épuisement. Finalement, je me garde motivée grâce à d’autres engagements, comme ma petite entreprise, du bénévolat, des projets autour de la maison, des activités créatives et de communiquer avec les gens que j’aime.

Le Dr Jean-Marc Bélanger inquiet pour ses étudiants

Isabelle Michaud : Vous enseigniez trois cours au moment de la fermeture de l’Université Algoma, le 16 mars. Comment vous êtes-vous débrouillé et comment est-ce que les étudiants ont répondu à ces changements?

Jean-Marc Bélanger : Quand ils ont annoncé la fermeture, ça a été un choc. J’étais allé à la bibliothèque ce jour-là et je voyais la rectrice qui avait l’air préoccupée. On a finalement appris la fermeture à 17 h.

J’avais fini mes cours de lecture, je faisais un peu de révision et on était rendus au moment des présentations. La moitié de la classe avait fini ses présentations. Il y avait toujours de beaux échanges en période de présentation, puis là on perdait tout ça.

IM : Avez-vous décidé de vous tourner vers des outils en ligne comme Zoom ou Google Hangouts?

Jean-Marc Bélanger : Non, je trouvais qu’on perdait les commentaires des autres comme ça. Je savais qu’il y en aurait qui tomberaient dans les craques parce qu’ils n’ont pas d’internet ou pour toute autre raison. J’ai demandé aux étudiants de soumettre leurs présentations sous forme de PowerPoint. Une fois que j’ai eu fini d’évaluer tout ça, j’ai partagé leurs présentations sur le système de gestion des cours en ligne. On a perdu un peu de commentaires, mais ça s’est tout de même bien passé.

J’ai aussi changé ma méthode d’évaluation de la participation en donnant aux étudiants un travail de «participation créative» : je leur ai assigné une rubrique sur le cours et je leur ai demandé de partager leurs méthodes d’atteinte des objectifs. Une des étudiantes a fait un blogue, d’autres voulaient faire des vidéos, mais ça n’a pas fonctionné. Ç’a tout de même été un bon retour d’information au niveau du cours.

Ce qui me manque particulièrement, c’est la présence en classe. La première chose que j’ai faite quand la fermeture de l’Université a été annoncée, ça a été d’envoyer un courriel à mes étudiants pour leur dire de ne pas s’inquiéter. J’ai voulu être aussi rassurant que possible, mais j’ai bien vu que les étudiants étaient inquiets, ils m’ont envoyé beaucoup de courriels.

IM : Est-ce que cette période d’enseignement à distance pourrait affecter l’expérience d’apprentissage des étudiants?

J’ai quelques inquiétudes parce qu’avec l’éducation à distance, on n’a plus la même interaction en face à face. Dans les cours où j’enseigne des sujets plus enclins à déclencher de l’anxiété, des sujets plus sensibles, je suis à l’écoute des changements de langage corporel des étudiants. Là, on n’a pas la même possibilité de leur parler et de communiquer avec eux.

Jean-Marc Bélanger : Comment entrevoyez-vous le retour en cours, au travail? Pensez-vous que l’Université offrira un temps de transition pour se remettre des effets néfastes liés au confinement social dont auront souffert enseignants et étudiants? 

On aura surement appris de cette situation. J’ai des étudiants qui me disent qu’ils sont à la maison avec trois enfants et qu’ils poursuivent leurs études au travers de la gestion familiale. Chacun a ses circonstances. Il y a aussi des gens qui sont allés chercher leurs parents âgés pour s’en occuper à la maison. C’est une tâche qui s’est ajoutée chez plusieurs familles.

Il y a aussi qu’on entend un peu parler de violence familiale. En ce moment, ça demeure caché parce que les victimes ont peu d’échappatoires, mais, bientôt, on connaitra les impacts réels de cette pandémie.

Le stress financier est également une réalité pour plusieurs; pour les études par exemple, la technologie est là, mais ce n’est pas tout le monde qui y a accès.

Sera-t-on mieux ou pire qu’avant? Il y a beaucoup à absorber en ce moment. Le premier ministre Ford semble déjà plus à l’écoute des besoins en services sociaux, alors on pourrait voir une amélioration de ce côté-là. Ils avaient coupé, mais ça les rattrape aujourd’hui. J’espère qu’on apprendra de ça.

64 examens et 85 essais pour la Dre Annie Wenger-Nabigon

Isabelle Michaud : Comment gérez-vous l’enseignement virtuel?

Annie Wenger-Nabigon : J’ai fini l’enseignement pour l’un de mes cours. Je dois terminer un examen à faire à la maison pour un autre. Les étudiants doivent aussi remettre un essai. Tout se fait par courriel pour le moment. Je devrai donner des cours en ligne pour la session printemps-été.

IM : Comment pensez-vous que vous allez vous en sortir avec si peu de temps de préparation?

Annie Wenger-Nabigon : Pour le moment, je ne peux pas m’imaginer comment je vais faire. Cela ne me donne que quelques semaines pour corriger 64 examens, 85 essais et préparer un cours complètement en ligne. Je ne sais pas du tout comment je vais faire tout ça! Je me suis bien débrouillée jusqu’à présent, alors j’imagine que je vais y arriver.

IM : Comment est-ce que les étudiants se sentent face à tous ces changements?

Annie Wenger-Nabigon : Je n’aime pas trop ce que nous vivons et les étudiants encore moins, mais nous devons nous adapter et espérer que tout ira bien. Je pense que la situation se sera un peu améliorée d’ici juillet. On aura probablement une autre vague à l’automne et c’est à ce moment-là que ce sera le pire. Je n’ai pas hâte à ce moment-là. Ce virus me fait très peur.