Sous le format hybride actuel du Parlement, francophonie et interprètes souffrent de concert.
Sous le format hybride actuel du Parlement, francophonie et interprètes souffrent de concert.

Le Parlement hybride fait encore souffrir le français et les interprètes

Inès Lombardo
Inès Lombardo
Francopresse
La pandémie a exacerbé les difficultés de parler français en Chambre, une réalité dénoncée depuis plus d’un an par le milieu.

Sous le format hybride actuel du Parlement, francophonie et interprètes souffrent de concert. Depuis le début de la nouvelle session parlementaire, force est de constater que des lacunes existent toujours en la matière.  

La whip du Bloc québécois, Claude DeBellefeuille, avait déjà soulevé le sujet du français mis de côté en Parlement virtuel lors de la session parlementaire précédant les élections. 

La section canadienne de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC Canada) s’est également penchée sur la question dans une étude parue le 25 janvier 2021, Confusion sur la Colline : l’incidence des réunions virtuelles sur le fonctionnement du Parlement.

Une pénurie d’interprètes persistante

Le 2 décembre, en réunion au Bureau de régie interne (BRI), Claude DeBellefeuille a remis la question sur la table pour savoir si les 124 interprètes actuellement à l’œuvre au Parlement sont une ressource suffisante pour le Sénat et la Chambre des communes, notamment lorsque tous les comités seront nommés.

Claude DeBellefeuille est députée de Salaberry — Suroît et whip du Bloc québécois.

L’interprète accréditée par le gouvernement et chargée de la représentation de la région du Canada à l’AIIC, Nicole Gagnon, n’a pas de réponse toute faite. Elle indique qu’il y avait déjà une pénurie d’interprètes avant la pandémie, qui continue aujourd’hui

«Le Bureau de la traduction a assuré que les interprètes allaient continuer à desservir le Parlement, mais faute de ressources, le Bureau ne dessert plus les ministères et les organismes gouvernementaux depuis cet automne», observe-t-elle.

Selon elle, il s’agit d’un indicateur que les ressources en interprètes sont plus que limitées.

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Depuis 1994, «les ministères ont le choix de faire affaire avec le Bureau de la traduction ou avec le secteur privé», explique Nicole Gagnon.

Selon le Règlement sur le Bureau des traductions, le Bureau doit néanmoins accorder la priorité aux deux chambres du Parlement du Canada et à leurs comités. C’est pourquoi il refuserait de plus en plus de demandes des ministères et organismes gouvernementaux depuis l’automne 2021, malgré qu’il n’ait pas officiellement annoncé qu’il cessait de les desservir — en raison d’un manque d’interprètes disponibles.

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Le 2 décembre, Claude DeBellefeuille s’inquiétait également du fait que les interprètes de langue maternelle anglaise traduisent parfois en français. En temps normal, le Bureau de la traduction privilégie le travail dans la langue maternelle de l’interprète.  

Or, vu la pénurie d’interprètes, les personnes employées par le Bureau de la traduction doivent désormais interpréter dans les deux langues — ce qui nuit à la qualité du service, selon Nicole Gagnon.

Nicole Gagnon est interprète accréditée par le gouvernement et chargée de la représentation de la région du Canada à l’Association internationale des interprètes de conférence pour la région du Canada.

À ses yeux, l’interprète dont la langue maternelle est le français fournira toujours un meilleur service pour traduire vers sa langue que vers la langue seconde, même s’il est qualifié pour les deux.

À lire aussi : Les interprètes parlementaires : dans l’ombre des élus

Des obstacles technologiques et techniques de taille

À cette pénurie s’ajoutent les défis techniques, qui posaient et posent toujours problème en cette nouvelle session parlementaire. 

Dans son rapport paru en janvier 2021, l’AIIC Canada révèle avoir compilé plus de 1073 interruptions sur 368 séances dans les débats à la Chambre des communes ou dans l’un de ses comités permanents entre avril et décembre 2020. L’Association en conclut que «l’expérience de ces premiers neuf mois de réunions virtuelles n’est pas reluisante».

Puis, en février 2021, l’AIIC Canada a témoigné devant le Comité permanent des langues officielles (LANG), certifiant que «Zoom n’est pas une plateforme d’interprétation selon les experts internationaux qui fixent les normes ISO. Les interprètes qualifient de “toxique” le son qui parvient à leurs oreilles par le biais de cette plateforme, entre autres. C’est ce qui explique les symptômes qu’ils présentent, dont les maux de tête, les acouphènes, la nausée et l’épuisement».

Enfin, dans son rapport, l’Association indique qu’un «récent sondage auprès des interprètes employés par le Bureau de la traduction et qui travaillent surtout au Parlement, a révélé que 70 % d’entre eux avaient subi des atteintes, telles que des acouphènes, des nausées, des maux de tête et une fatigue suffisamment grave pour devoir prendre un congé afin de récupérer». 

Ressentir l’obligation de passer à l’anglais

Pour l’AIIC Canada, tous ces facteurs renforcent l’utilisation de l’anglais pour faciliter le travail en Chambre : «Les transcriptions fournissent de nombreux exemples où les témoins ont été forcés de parler anglais parce que les interprètes n’entendaient pas suffisamment bien pour pouvoir faire leur travail», peut-on lire dans le rapport.

L’étude va jusqu’à affirmer en intertitre que «les langues officielles sont les grandes perdantes dans le Parlement virtuel». 

«Le bilinguisme canadien est mis de côté quand le discours au Parlement est contraint de se faire dans une seule langue, habituellement l’anglais, à cause de la qualité du son et autre problème technique qui empêchent les interprètes de pouvoir faire leur travail. Les témoins semblent avoir de la difficulté à naviguer entre les canaux d’interprétation sur ZOOM, lorsqu’ils doivent passer d’une langue à l’autre», précise le document.

Le 2 décembre 2020, Claude DeBellefeuillle relatait que «86 % des témoins qui comparaissent devant des comités parlementaires le font en anglais». 

Le même jour, Peter Julien, désormais leadeur parlementaire du NPD à la Chambre des communes, racontait qu’«à des réunions du Comité permanent des finances, j’ai constaté plusieurs fois des problèmes d’interprétation, si bien que les personnes qui parlaient français se sont senties obligées de passer à l’anglais». 

Quelques mois plus tôt, la commissaire de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada, Judith Robinson, témoignait devant le Comité des finances en ces termes : «Comme il m’a été suggéré, je m’exprimerai uniquement en anglais pour éviter toute difficulté.»

Un besoin de solutions profondes et durables

Pour améliorer les conditions de travail des interprètes, le Bureau de la traduction a mis en place certaines mesures comme la réduction des heures de travail, l’incitation au port du casque d’écoute pour un son de meilleure qualité et l’instauration de plus de tests sonores pour éviter les blessures auditives, entre autres. 

Dans son rapport intitulé Les interprètes de conférence : la pierre angulaire du bilinguisme au parlement, paru en mai 2021, le Comité permanent des langues officielles a effectué six recommandations inspirées des doléances de l’AIIC Canada pour améliorer les conditions de travail des interprètes.

Mais les impacts de ces mesures sont limités puisque des blessures ont encore été reportées cet automne.

«C’est un peu tôt, on ne sait pas encore ce que ça va donner», indique Nicole Gagnon, notamment dans la perspective du retour du Parlement après les fêtes, le 31 janvier 2022. 

Mais malgré une étude et ces témoignages, «peu de choses ont changé. Je ne suis pas très optimiste», déplore-t-elle.

Pour l’interprète, il faut continuer les mesures mises en œuvre par le Bureau de la traduction, mais surtout penser à des solutions plus profondes et durables, comme de recentraliser les services au Bureau de la traduction pour que les appareils parlementaires et gouvernementaux soient régis par les mêmes règles. 

Investir dans la formation d’interprètes serait un autre élément clé, sachant que la maitrise en interprétation de conférence (MIC) de l’Université d’Ottawa n’a pas été offerte en 2020-2021 à cause de la pandémie. 

Plus d’interprètes viendraient remédier à la pénurie et permettraient de meilleures conditions de travail au Parlement pour offrir un service de bien meilleure qualité, espère Nicole Gagnon.