«Les options sont aussi nombreuses que votre imagination.»
«Les options sont aussi nombreuses que votre imagination.»

La langue française peu adaptée aux nouvelles réalités identitaires

Paul-François Sylvestre
Paul-François Sylvestre
Initiative de journalisme local - APF
Pour inclure hommes, femmes, transgenres, bigenres, binaires et non-binaires, il faut repenser les pronoms, les mots, les articles et les adjectifs…

Y a-t-il erreur d’orthographe et/ou de grammaire dans la phrase suivante? «Inscrit à la conférence de l’autaire invité, iel a été ravie des renseignements obtenus au sujet de l’identité de genre et la langue française.» Non, s’il faut en croire Lionel Lehouillier, artiste transmasculin non binaire.

La non-binarité est un concept qui désigne les personnes dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire, c’est-à-dire qu’elles ne se ressentent ni homme ni femme, mais entre les deux, un mélange des deux ou aucun des deux.

Lionel Lehouillier était le conférencier invité par l’ACFO Ottawa le 14 novembre lors d’un webinaire dans le cadre du projet l’Académie du drag. Il a démontré comment langue française et identité de genre ne font pas bon ménage.

Il y a plus de 350 ans, l’Académie française a décidé que le masculin l’emportait sur le féminin dans la grammaire. Or, selon Lehouillier, «il est rare qu’une personne soit purement homme ou purement femme». La langue française et la grammaire ne reflètent pas cette réalité.

Descriptive et prescriptive

Le conférencier note que «historiquement, le latin possédait un troisième genre : le neutre. La plupart des mots neutres sont passés au masculin en latin vulgaire et, de là, en français.»

Il explique que, dans la langue française, il existe deux types de grammaire : la descriptive et la prescriptive.

La grammaire descriptive est celle de la vie de tous les jours, donc usuelle. La grammaire prescriptive est celle dite normative, celle de l’Académie française ou de Grevisse, celle avec des règles.

Lionel Lehouillier ajoute que la langue anglaise est davantage une langue descriptive, les linguistes et les outils grammaticaux se basant sur la langue usuelle. La langue française, pour sa part, est une langue prescriptive, basée sur des règles rigides.

«La grammaire descriptive n’a pas beaucoup d’influence sur la grammaire prescriptive. La façon dont la langue française est faite, c’est-à-dire sa fondation première, ne reflète pas le monde dans le lequel nous vivons aujourd’hui», d’ajouter Lehouillier.

Capture d’écran du webinaire.

Pronoms, mots, articles, adjectifs

Pour inclure hommes, femmes, transgenres, bigenres, binaires et non-binaires, il faut repenser les pronoms, les mots, les articles et les adjectifs, suggère le conférencier.

Le pronom inclusif le plus courant est iel, soit le début de il et elle. On trouve aussi ille, soit il et la fin de elle. Quant à quelle/quel, on suggère d’écrire quéal.

Dans le cas des mots carrément masculins ou féminins, comme lecteurs et lectrices, on peut les éviter en parlant du lectorat, ou encore inventer le mot lectaire. Auteur ou autrice devient autaire; spectataire remplace spectateur ou spectatrice. La directrice/le directeur se transforment en lu directaire. Mon, ton, son, ma, ta, sa sont réduits à mu, tu su.

Au lieu de répéter un spécialiste/une spécialiste, pourquoi ne pas y aller avec unx spécialiste? On peut aussi remplacer coquin/coquine par espiègle et débutant/débutante par novice. Lionel Lehouillier aime dire que «les options sont aussi nombreuses que votre imagination».

La liberté est infinie

Il ressort de cette conférence qu’il n’y a pas de réponse précise à la question «comment parle-t-on de non-binarité en français?». Tout reste encore à faire et c’est là que réside le défi.

«La liberté est infinie», lance le conférencier. Une participante réplique qu’«en moyenne dans la langue française, il faut compter 100 ans pour qu’une pratique descriptive passe en mode prescriptif».

Lionel Lehouillier croit que le plus important consiste à respecter les personnes non binaires dans son entourage et la façon dont elles veulent qu’on se réfère à elles.

«Ce sont ces personnes qui sont importantes, pas l’Académie française, pas l’Office québécois de la langue française, pas Denise Bombardier. L’humanité d’une personne passe toujours avant une structure systématiquement discriminatoire.»