Tibila Sandiwidi lors du <em>Shack-à-patate </em>du TNO
Tibila Sandiwidi lors du <em>Shack-à-patate </em>du TNO

Beaucoup de ponts à construire

Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur
Semaine de l’immigration francophone

L’immigration francophone n’a rien de nouveau dans le Nord de l’Ontario. Certains immigrants sont ici depuis plus de 20 ans. Pourtant, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir afin qu’ils puissent s’intégrer sans embuches dans leur communauté d’accueil. La Semaine nationale de l’immigration francophone en était à sa 8e édition cette année et vise justement à créer un milieu propice aux échanges sur le sujet. Les activités et discussions en ligne ont été nombreuses entre le 2 et le 7 novembre. Plusieurs vidéos sont encore disponibles sur Facebook. Voici un tour d’horizon des annonces et des échanges.

Point de service

Le Centre de santé communautaire du Grand Sudbury (CSCGS) est maintenant le principal point de services pour les nouveaux arrivants francophones. Lors de la proclamation de la Semaine  de l’immigration francophone dans le Grand Sudbury, le Centre a souligné deux projets mis en place grâce au financement d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

Sudbury est l’une des trois villes ontariennes choisies pour le projet pilote Communautés francophones accueillantes d’une durée de trois ans. Il est en marche depuis avril et met en commun les efforts de plusieurs organismes, dont le CSCGS, le Réseau de soutien à l’immigration francophone du Nord de l’Ontario, les conseils scolaires, le Carrefour francophone et d’autres.

Le projet pilote vise principalement la mise en place de structures d’accueil plus efficaces, encourager la venue d’immigrants francophones et leur intégration afin qu’ils y restent. On liste plus particulièrement l’éducation financière et des activités communautaires comme moyens pour y arriver.  

Le deuxième projet d’une durée de 5 ans permettra sans doute d’atteindre plus facilement les objectifs du projet pilote. Le Projet de services directs aux nouveaux arrivants créera des ponts entre les nouveaux arrivants et la communauté francophone par le biais de services et d’activités.

Le financement a permis l’embauche de cinq agents qui ont déjà commencé à créer des liens avec les écoles, les organismes communautaires et les organismes culturels. L’intégration est double : que les nouveaux arrivants connaissent et utilisent les services en plus de leur offrir un rôle actif et participatif lors des activités culturelles et communautaires.

4,4 %

L’un des grands objectifs du projet pilote Communautés francophones accueillantes est d’atteindre les 4,4 % d’immigration francophone au Canada (extérieur du Québec) d’ici 2023. Cette promesse n’est pas en voie d’être tenue avec les chiffres actuels. Dans cette optique, le gouvernement canadien a annoncé le 27 octobre que plus de points seraient accordés aux immigrants francophones et bilingues qui utilisent le système Entrée express.

Le coordonnateur du Réseau de soutien à l’immigration francophone du Nord de l'Ontario, Thomas Mercier, accueil la nouvelle avec prudence, soulignant qu’elle n’est qu’une partie de la solution. «Le système d’immigration d’IRCC, historiquement, c’est un système visant à angliciser la société francophone et autochtone. Heureusement, ça a commencé à changer et l’IRCC fait des efforts supplémentaires pour contrer ce cercle vicieux.»

L’immigration fonctionne par bouche à oreille, explique-t-il. Les gens déjà ici en parlent à leur famille et peuvent les encourager à immigrer. S’il y a plus de francophones qui sont capables de passer à travers le système Entrée express, à long terme, plus de francophones viendront.

Intégration culturelle

Trois immigrantes ont partagé leur expérience d’intégration lors d’une discussion le 4 novembre. Plus particulièrement sous l’angle culturel. Elles ont en général noté qu’il y avait de plus en plus d’ouverture et d’inclusion de la part des organismes franco-ontariens, mais qu’elles ont quand même de la difficulté à y trouver leur place ou des histoires qui leur ressemblent.

Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un immigrant abandonne totalement sa culture pour adopter celle de son pays d’adoption. Il doit y avoir un mélange, un échange. Pour cela, il doit avant tout y avoir une invitation de la communauté d’accueil et une attitude d’ouverture aux suggestions.

Marguerite Mbonimpa, qui vit à Sudbury depuis environ 30 ans, dit avoir compris qu’il était difficile pour les Franco-Ontariens de faire une place aux immigrants, puisqu’ils doivent eux-mêmes se battre pour se tailler une place dans la province depuis longtemps. Elle est d’autant plus heureuse de voir les progrès qui ont été faits depuis son arrivée. Elle a été une des premières immigrantes de couleur à s’impliquer dans des organismes francophones, comme le Centre Victoria pour femmes.

Leïla Saadaoui souligne que ce sont souvent les enfants qui permettent aux parents de comprendre la culture de leur terre d’accueil et de faire le pont avec la leur. «Je leur donne ma culture, mais j’apprends celle d’ici par mes enfants», explique la Française d’origine.

Kahdi Sylla fait une distinction importante entre les ressources financières et les ressources humaines, qui sont à ses yeux aussi importants l’une que l’autre. «On met beaucoup d’emphase sur les ressources financières des immigrants, mais pas sur les ressources humaines.» Son arrivée en 1999 lui a démontré que d’avoir des amis, des gens à qui se confier dans sa communauté d’accueil, est ce qui permet de s’intégrer plus facilement et d’éviter les problèmes de santé mentale dus à l’isolement.

Toutes trois affirment que les activités qui permettent d’échanger entre immigrants et résidents déjà établis, comme la cuisine communautaire du CSCGS, sont les activités les plus efficaces pour promouvoir l’intégration.

Discrimination et oppression

La discrimination et l’oppression étaient les sujets à l’ordre du jour d’une présentation le 5 novembre. On ne parle pas nécessairement ici de racisme ouvert et agressif. La discrimination et l’oppression peuvent désigner aussi le manque de services pour une minorité, des comportements différents selon l’origine — comme une personne noire qui se fait suivre en entrant dans une boutique —, des structures qui favorisent consciemment ou non un groupe dominant, des questions basées sur des préjugés, etc.

Pour le groupe dominant, ces injustices sont invisibles et pratiquement impossibles à reconnaitre. Pourtant, elles touchent une très grande partie des gens de couleur. Des recherches démontrent que les problèmes d’anxiété et les troubles de santé qui y sont associés sont présents en plus grande proportion chez les minorités raciales.

Le rapport Communauté immigrante francophone du Grand Sudbury en 2018 relevait que 45,7 % des 151 personnes interrogées disaient avoir subi de la discrimination. De plus, 33 % disaient avoir des journées très stressantes dues à la discrimination, la pauvreté et les inégalités.

La lutte à la discrimination dans une entreprise ou un organisme doit être proactive. Il faut en parler et mettre en place des politiques qui éviteront des jugements basés sur des préjugés. Il y a des organismes qui peuvent fournir un appui à la conception de ces processus, comme le Ontario Council of Agencies Serving Immigrants (OCASI).

L’agent d’établissement dans les écoles du CSCGS, Tibila Sandiwidi, a partagé plusieurs expériences où il a été victime ou témoin de commentaires racistes ou basés sur des préjugés à Sudbury. Allant jusqu’à l’inaction de la police alors qu’il se sentait menacé.

En réponse à une question, l’agente de promotion de la santé au CSCGS, Monique Beaudoin, dit avoir été témoin de progrès, mais aussi de reculs au cours des années. «Depuis que le centre de santé est impliqué dans le travail en immigration, nous avons vu une véritable ruée de la part de différents acteurs de la communauté francophone.» Mais elle sait qu’il y a des individus qui ne changeront jamais d’avis; il faut quand même continuer à travailler et célébrer les succès.

Tibilia Sandiwidi appuie les propos de Mme Beaudoin en soulignant qu’il y a de plus en plus d’espaces et d’occasions pour au moins discuter de racisme et de discrimination. C’est un travail de longue haleine et les premiers résultats positifs commencent tout juste à se montrer le bout du nez.

Nipissing : emploi et le logement

Une discussion entre trois immigrants de la région du Nipissing, le 6 novembre, a révélé les deux grands défis de cette région pour les immigrants francophones : les emplois et le logement.

Yves Kalala et Nina Mility soulignent que les emplois où on n’a pas besoin de l’anglais sont extrêmement rares. «On voit des postes où on vous demande d’être bilingue, mais en pratique, vous devez travailler 60 à 70 % du temps en anglais», souligne M. Kalala qui travaille chez Yes Employement Services.

Du côté de la vie communautaire et familiale, c’est un endroit idéal, dit Mme Mility, mais la réalité les rattrape. «Il faut payer les factures.»

Nina Mility croit que des logements dédiés à l’accueil des nouveaux arrivants diminueraient un des plus grands obstacles qu’ils rencontrent. Ce serait aussi un souci de moins pour des gens dépaysés qui ont un tout nouveau système social à apprendre et comprendre.

Le professeur d’histoire Amadou Ba voit le dynamisme de la communauté francophone, mais aussi sa difficulté à laisser entrer les immigrants. Il rappelle que l’Ontario français à besoin d’accueillir des immigrants francophones pour maintenir cette vitalité et conserver les acquis. «Il faut que le taux de rétention [des immigrants] soit très élevé ici.»

Comme à Sudbury, le travail à accomplir à Nipissing Ouest et North Bay est vaste, mais ils doivent pour l’instant travailler sans les structures d’aide qui sont lentement mises en place à Sudbury.

L’immigration au féminin

Plus au Nord, une discussion toute féminine a été organisée avec l’aide de l’Université de Hearst le 6 novembre.

On a fait ici une place à la culture autochtone et son rôle dans l’immigration. Conseillère d’emploi pour Apatisiiwin, Anne-Marie Leblanc souligne que la roue de médecine des Premières Nations contient déjà le principe de l’unité des peuples. Leur propre parcours de réconciliation, qui met de côté la rancune et le jugement, serait un bon exemple à suivre pour l’accueil des nouveaux arrivants.

Fatima Diakhate est la porte-parole des étudiants internationaux à l’Université de Hearst. Pour elle, le personnel de l’institution et son emploi dans la communauté ont été les piliers qui lui ont permis de s’intégrer. Tout n’a tout de même pas été parfait. Elle a trouvé plus difficile de «pénétrer le cercle des étudiants canadiens». Ils semblaient plus difficiles d’approche et ç’a nui à son sentiment d’intégration. Elle a aussi eu à faire à un commentaire raciste au travail, mais a été soulagée de rapidement recevoir l’appui rapide de ses collègues.

Suzanne Kemenang, a eu de la difficulté à s’intégrer au Québec. Un retour aux études l’a d’abord aidée à mieux comprendre la culture et les mentalités. Par contre, elle n’a pas été en mesure de se trouver un emploi dans le monde de l’édition. Ce qu’elle trouve frustrant, parce qu’on lui avait dit avant sa venue que le Canada manquait de main-d’œuvre. Elle est donc venue en Ontario où elle a fondé les Éditions Terre d’Accueil. Elle croit que cette province lui a ouvert plus de possibilités, surtout parce qu’elle parlait français.

On oublie trop souvent que les immigrants qui arrivent au Canada sont «la crème de la crème», des gens éduqués qui ont de l’expérience et qui peuvent participer activement à la société et l’économie, dit Suzanne Kemenang. Plusieurs immigrants doivent laisser tomber leur emploi de rêve, «parce qu’il faut payer des factures, on s’oublie un peu».