Moins à risque que d’autres segments de la population, mais tout aussi affectés par la pandémie, les jeunes ont des défis bien à eux depuis que la COVID-19 a éclaté en mars 2020.
Moins à risque que d’autres segments de la population, mais tout aussi affectés par la pandémie, les jeunes ont des défis bien à eux depuis que la COVID-19 a éclaté en mars 2020.

Au-delà des stéréotypes, 8500 jeunes se prononcent sur la pandémie

Ericka Muzzo
Ericka Muzzo
Francopresse
Assiste-t-on à la naissance d'une génération COVID-19?

Moins à risque que d’autres segments de la population, mais tout aussi affectés par la pandémie, les jeunes ont des défis bien à eux depuis que la COVID-19 a éclaté en mars 2020. Constatant qu’ils passaient sous le radar, des chercheurs ont lancé en octobre dernier l’étude FOCUS afin de recueillir les témoignages de répondants âgés de 18 à 29 ans. Entre la France et le Canada, plus de 8500 d’entre eux se sont prêtés à l’exercice. Ces données permettront aux gouvernements de mieux adapter leurs mesures sociales, politiques et de santé publique.

«En France, toutes les enquêtes qui ont été menées sur la COVID ont plutôt ciblé la population générale. L’objet de l’attention publique au début de la pandémie, c’était plutôt les personnes âgées, le milieu de travail ou les enfants. […] Mais il n’y avait pas d’étude sur les jeunes, rien», constate la chargée de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Paris et co-investigatrice de l’étude FOCUS, Marie Jauffret-Roustide. 

Elle-même et le professeur assistant à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), chercheur au Centre de Colombie-Britannique sur la toxicomanie (BCCSU) et co-investigateur de l’étude, Rod Knight, ont ainsi développé cette recherche qui doit s’étaler sur au moins un an.

L’étude FOCUS vise à donner la parole aux jeunes et à «aller au-delà des stéréotypes» de négligence, d’irresponsabilité ou d’égoïsme et de la stigmatisation qui affectent parfois les jeunes dans l’espace médiatique autour de la COVID, indique Marie Jauffret-Roustide. 

Orienter les politiques

Les chercheurs espèrent pouvoir publier les premiers résultats d’ici le mois de février, notamment sur l’acceptabilité sociale de la vaccination chez les jeunes et sur leur expérience des derniers mois. 

«On a aussi des analyses sur le lien entre les conséquences socioéconomiques de la pandémie et les questions de santé mentale», indique le chercheur postdoctorant au BCCSU et au Département de médecine de l’UBC et directeur de l’étude FOCUS, Pierre-Julien Coulaud.

L’un des objectifs principaux est de fournir des données et des recommandations aux gouvernements afin d’orienter les politiques de santé. «Il y a beaucoup d’intérêt parce qu’on a peu de données sur les jeunes. Pour les politiques, il est important de savoir ce qui se passe dans la population de manière générale et dans les sous-groupes, notamment ceux qui constituent le futur de nos générations», ajoute Pierre-Julien Coulaud.

Au niveau de la vaccination par exemple, les chercheurs tentent d’identifier quels arguments seront les plus efficaces afin d’inciter les jeunes qui hésitent. 

Une collaboration transcanadienne

La santé étant une compétence provinciale au Canada, une attention particulière a été portée pour que chaque province et territoire soit représenté dans la première enquête en ligne. Pierre-Julien Coulaud indique notamment que plus de 150 répondants sont issus des trois territoires canadiens. 

«Comme il y a des différences importantes selon les contextes, c’était important pour nous d’avoir [de l’information de partout] afin de pouvoir déterminer la stratégie de prévention qui permet d’avoir le meilleur impact au niveau santé sanitaire, tout en n’ayant pas trop de conséquences au niveau social et de santé chez les jeunes. Ce n’est pas facile de trouver le bon équilibre», précise le directeur de l’étude. 

C’est aussi pour cette raison que quatre universités canadiennes collaborent au projet de recherche en plus de celle de Paris, soit UBC et l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique ainsi que les universités de Sherbrooke et de Montréal au Québec. 

«Ça permet d’avoir le lien entre l’Est et l’Ouest canadien. L’équipe québécoise nous aide vraiment à comprendre les réalités dans l’est du Canada, pour le recrutement par exemple […] ainsi qu’à comprendre les enjeux et à avoir des échanges sur l’évolution de la pandémie afin d’adapter notre recherche au contexte», stipule M. Coulaud. 

Les différences de vécu entre les jeunes des diverses provinces et territoires seront analysées en priorité, assure le directeur de l’étude.  

Une deuxième vague d’enquête en avril

Une deuxième enquête en ligne est prévue pour le mois d’avril, soit six mois après la première. Quelque 3000 participants de la première enquête ont accepté d’y répondre à nouveau, ce qui permettra aux chercheurs de documenter l’évolution de leurs réponses au fil de la pandémie. 

Marie Jauffret-Roustide souligne d’ailleurs que la durée inusitée de la pandémie est l’un des aspects critiques de l’étude : «Jamais, jamais je n’aurais imaginé que quasiment un an plus tard on serait toujours confinés. Mais ça fait que la deuxième enquête qu’on va mener aura un intérêt encore plus majeur qu’on ne l’avait imaginé au départ […] On pourra évaluer les impacts à long terme d’une pandémie qui dure».

Pierre-Julien Coulaud indique que «la deuxième enquête sera probablement ciblée davantage sur les stratégies mises en place [par les jeunes] pour pouvoir gérer les difficultés auxquelles ils ont été confrontés».

Les données récoltées entre octobre et décembre 2020 seront aussi utilisées afin d’orienter des entretiens avec une trentaine de jeunes par pays, qui permettront de «creuser certaines thématiques d’intérêt» comme les impacts économiques et le rapport aux gestes de prévention et aux mesures d’isolement, indique Marie Jauffret-Roustide. 

«On est en train de réfléchir à quels sont les profils de participants qu’on souhaite interviewer. […] La pandémie semble avoir des effets à différents niveaux et on voudrait s’intéresser par exemple aux jeunes qui sont particulièrement affectés au niveau social, de l’éducation et de la santé. […] Des profils aussi de jeunes qui n’ont pas pu respecter les stratégies de prévention et savoir pourquoi», indique Pierre-Julien Coulaud. 

«On a aussi choisi une approche globale de la COVID-19 — ne pas se focaliser uniquement sur les problèmes sociaux, mais aussi prendre en compte la santé sexuelle, mentale, la consommation de substances», ajoute le directeur de l’étude. 

Génération COVID-19?

À savoir si cette génération pourrait être marquée à vie par son expérience de la COVID-19, les chercheurs préfèrent ne pas s’avancer. 

«Je ne sais pas si on peut parler de “génération COVID-19” […] mais on va pouvoir s’intéresser à ça. C’est un évènement tellement traumatisant pour tout le monde, tellement perturbant, qu’il y aura certainement des répercussions à long terme. Dans quelle mesure et de quelle manière? Il est trop tôt pour le dire», explique Pierre-Julien Coulaud. 

Au même titre que Marie Jauffret-Roustide, il se réjouit toutefois d’avoir pu mettre en place cette étude à si courte échéance, malgré toutes les incertitudes que comporte la pandémie. 

«C’est beaucoup de stress, c’est beaucoup de travail, mais c’est aussi une formidable opportunité! On n’aurait pas pu imaginer qu’en six mois, on pourrait apporter des informations qui puissent aider aux politiques de santé. Normalement, ça prend beaucoup plus de temps, voire des années!», indique Pierre-Julien Coulaud.   

Pour la chercheuse et sociologue française, «la COVID a été un accélérateur de collaboration» et a permis la coopération outre-mer, formant de nouvelles habitudes qui pourraient bien se refléter dans les recherches futures de l’ère postpandémie.