Programme de sagefemmes : On n’en veut plus, mais vous ne pouvez pas l’avoir

Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur

Parmi les programmes éliminés à l’Université Laurentienne le 12 avril, la perte de la formation pour les sagefemmes a créé le plus de confusion. Alors que professeures, étudiantes et citoyens cherchent des explications, l’administration a sermonné la directrice du programme parce qu’elle a parlé avec d’autres institutions qui étaient intéressées à sauvegarder le programme.

Une professeure associée et ancienne directrice du programme de sagefemmes, Susan James, raconte qu’elle-même, l’actuelle directrice Lisa Morgan et d’autres professeures du département ont commencé à recevoir des messages rapidement après l’annonce. Ils venaient d’individus et d’établissements qui désiraient les aider à sauver la formation unique au Canada.

L’Université d’Ottawa, l’École de médecine du Nord de l’Ontario et des gens de Thunder Bay font partie de ceux qui les ont contactés. On a même conseillé à Susan James de communiquer avec l’Université de Sudbury; qu’elle serait certainement intéressée à au moins reprendre la partie francophone du programme.

«D’une manière ou d’une autre, l’information que [Lisa Morgan] avait parlé à des gens d’autres endroits s’est rendue jusqu’à la provost qui lui a envoyé un courriel qui disait simplement : “Ne faites pas ça, vous n’avez pas la permission, ce n’est pas de vos affaires de discuter de déménager le programme de la Laurentienne à une autre institution”», raconte Susan James.

«Nous étions un peu surprises.» Elle ne conteste pas le principe que le programme appartient à la Laurentienne et qu’elle a ultimement le pouvoir de décision. Néanmoins, la réaction lui rappelle ce que quelqu’un d’autre de son entourage a dit : «c’est comme un enfant qui préfère briser ses jouets plutôt que les partager». 

L’Université Laurentienne n’a pas répondu à notre demande de confirmation de l’existence de ce message.

Un consortium mou

Susan James se demande en fait si les deux autres universités ontariennes qui offrent le même programme de sagefemmes sont tout simplement heureuses de récupérer l’argent de la Laurentienne. D’après un article de Radio-Canada, le financement sera redistribué aux programmes de l’université Ryerson de Toronto et de l’université McMaster à Hamilton. On encourage même les étudiantes à terminer leur formation avec elles. 

Susan James est d’ailleurs surprise par la précision des informations que l’Université Laurentienne a fournies aux étudiantes pour la suite de leur parcours selon l’année d’étude dans laquelle elles sont rendues. Aucun autre programme n’a des instructions aussi précises et incluses dans les documents remis à la cour le 21 avril.

Le programme de formation de sagefemmes a été créé par un consortium à la suite d’un appel d’offres du gouvernement pour offrir un programme similaire à travers la province. Elles ont lancé le programme conjoint en 1993.

«En 1996-97, les deux professeures originales qui étaient venues fonder le programme sont parties, laissant la Laurentienne sans ressources. Les deux autres sites ont simplement dit “OK, on sera un simplement un programme à deux sites”. La communauté francophone de l’époque s’est soulevée et a dit : “Non, ce n’est pas acceptable. Nous devons avoir le programme en français et ça n’arrivera pas à Ryerson ou McMaster”», raconte Susane James.

Le programme a continué de fonctionner, mais seulement en français pendant quelques années avant de redevenir bilingue en 2001. 

Le programme de sagefemmes de la Laurentienne est le seul offert en français à l’extérieur du Québec et le seul au Canada qui peut accueillir des Franco-Canadiennes. Il desservait aussi les communautés autochtones et métisses. 

Susan James, qui a vécu dans le Sud de l’Ontario, ne croit pas que Ryerson ou McMaster sont en mesure de comprendre les besoins particuliers des communautés rurales du nord, qui sont bien différents de celles du sud. 

Déclarations officielles

Officiellement, les universités Ryerson et McMaster se disent attristées de la fermeture du programme de la Laurentienne. 

Sur la page de son site web, le programme de sagefemmes de l’université Ryerson a publié un communiqué qui demande le maintien du programme à la Laurentienne. Du côté du programme de sagefemmes de McMaster, un message sur leur page Facebook fait part de leur tristesse et qu’il est difficile d’imaginer continuer sans un programme avec lequel elles ont collaboré pendant 28 ans.

La surprise de la fermeture du programme vient du fait qu’il était entièrement financé par le gouvernement à travers l’entente avec le consortium. Avec une limite de 30 inscriptions par année malgré plus de 300 demandes, il ne cadre pas dans le raisonnement avancé par l’administration depuis le début; soit que les programmes avec peu d’inscriptions seraient visés.

Dans les nouveaux documents remis à la Cour supérieure de justice de l’Ontario le 21 avril, le recteur Robert Haché dévoile le raisonnement derrière la décision. Il indique que le financement gouvernemental est insuffisant pour un programme qui coute plus cher à offrir. La limite imposée de 30 inscriptions l’empêche également de grandir, écrit-il dans sa déclaration sous serment.

Susan James confirme que le million de dollars donné par le gouvernement couvre à peine les besoins du programme. En fait, les étudiantes de la Laurentienne étaient chanceuses d’avoir l’appui du Consortium national de formation en santé (CNFS), dit-elle.