Planifier selon la demande

André Magny
Le Voyageur
Sondage de la FESFO sur les intentions des futurs étudiants

Du 22 au 29 mars, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) a contacté près de 850 élèves des écoles secondaires franco-ontariennes de toutes les régions. Ils ont sondé notamment leurs opinions par rapport aux études postsecondaires et pour voir ce qu’ils pensent des programmes en français et des diverses dimensions d’une gouvernance universitaire «par, pour et avec» la collectivité franco-ontarienne.

«À la lumière des annonces dramatiques à la Laurentienne», la FESFO a voulu contribuer «à imaginer l’université franco-sudburoise de demain.» Elle s’est associée pour cet exercice à l’historien Serge Dupuis, un ancien de l’Université Laurentienne actuellement consultant et membre associé de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN) à Université Laval, à Québec. 

Les auteurs du sondage considèrent avoir rejoint 1 élève sur 41 inscrit dans une école secondaire franco-ontarienne. Des élèves de la 7e à la 12e années ont répondu au sondage. Les trois quarts, cependant, émanent de la 9e à la 12e année. 

Tendances lourdes

Dès le départ, le sondage souligne la propension des élèves franco-ontariens à poursuivre des études postsecondaires en français. Quelque 60 % des élèves des deux dernières années du secondaire disent oui à l’université en français, dont 48 % sont dans le Nord de l’Ontario. En 2008, pour l’ensemble de l’Ontario, «c’était environ 56 % qui poursuivaient au postsecondaire en français», souligne d’ailleurs le sondage.

Parmi les résultats illustrant le désir des jeunes, on note l’opposition entre les sciences humaines et les sciences pures. Tout comme leurs collègues anglophones, les étudiants franco-ontariens ont moins tendance à choisir les humanités. En fait, depuis dix ans en Ontario, les demandes d’admission à la première année d’un programme d’arts (sciences sociales, arts libéraux et humanités, langues et linguistiques) ont diminué de 31 % contre 41 % d’augmentation pour un programme de science naturelle, ce qui inclut les sciences générales, les sciences physiques, la biologie, la psychologie et l’informatique.

À la question à savoir s’il est probable ou très probable qu’ils vont étudier à l’université en sciences naturelles ou en sciences humaines, lors de la prochaine rentrée universitaire, on arrive à 40 % pour la première catégorie et 28 % pour la seconde. Ce qui laisse dire aux analystes du sondage que «les sciences humaines poursuivent leur déclin», alors que l’Université Laurentienne, l’Université de Hearst, le Collège Glendon et l’Université de l’Ontario français offrent la majorité de leurs programmes dans ces domaines.

Puisque le but de l’exercice était de donner la parole aux jeunes, on retiendra notamment que si l’offre de programmes en français correspond aux domaines les plus populaires de nos jours, chez les élèves de 12e année qui déposent une demande d’admission, la réponse sera oui pour la fréquentation de cette université francophone à 73 % dans le nord et un chiffre identique dans l’Est.

Enfin, quant à la gouvernance universitaire «par, pour et avec» la communauté franco-ontarienne, on constate que pour les élèves du secondaire, cette question, quoique relativement abstraite pour eux, signifie une représentation importante de l’établissement dans la communauté, par notamment des stages, l’appui culturel et la recherche. 

On mentionne aussi l’importance d’avoir des modèles franco-ontariens au sein de la haute administration et du corps professoral. Et gouvernance universitaire signifie aussi pour eux «une réforme des établissements bilingues pour créer des structures administratives francophones autonomes à Sudbury et à Ottawa».

Réactions

Pour Denis Constantineau, directeur général du Centre de santé communautaire du Grand Sudbury et porte-parole de la Coalition nord-ontarienne pour une université francophon  regroupant une dizaine de personnes de tous les milieux, dont notamment le monde de la santé, de la culture et des affaires, le sondage est intéressant. «On va avoir besoin de données comme celles-là», affirme-t-il quand viendra le temps d’avoir «une nouvelle université», lance-t-il sans ambages.

Denis Constantineau, le porte-parole la Coalition nord-ontarienne pour une université francophone estime qu’une université doit avoir en tête « une planification de 7 ans » quand elle instaure un programme.

Pour lui, le sondage a le mérite de donner la parole aux jeunes. C’est un des éléments dont il faudra tenir compte pour une université francophone dans le nord de l’Ontario. «Il faudra aussi penser aux besoins du marché du travail, mais aussi à ceux de la communauté.» 

Dans ce sens, que pense-t-il du déclin des humanités tel qu’illustré dans le sondage? «Au secondaire, l’emphase est mise sur les métiers et les sciences. Il faut aussi faire la promotion des humanités. Et puis, en sondant des jeunes de 7e et 8e années, il y a encore du chemin à faire avant qu’ils prennent une décision.»

D’ailleurs, d’un point de vue de la survie d’une communauté et de sa vitalité culturelle, n’est-il pas aussi souhaitable de faire la promotion des programmes axés aussi sur les humanités? 

Selon la présidente de la FESFO et élève en 11e année à l’École secondaire catholique La Citadelle de Cornwall, Fiona Labonté, «il faut beaucoup plus que des programmes en humanité pour faire vivre une communauté culturelle. Il faut la croyance des gens au développement de celle-ci et l’implication des gens faisant partie de la communauté à prendre action quotidiennement pour vivre cette culture». 

Pour Fiona Labonté, présidente de la FESFO, le sondage n’est pas là pour opposer les humanités contre les sciences, mais pour « trouver l’équilibre qui permet aux jeunes de continuer de s’épanouir dans le continuum d’éducation francophone en Ontario. »

Et la santé?

Le sondage démontre aussi une absence de grand intérêt pour les sciences de la santé. Au moment où le Nord-Est est affligé d’une pénurie de main-d’œuvre en soins infirmiers, n’est-ce pas un peu démoralisant? 

Élève de 11e année, Benjamin Dennie étudie à l’École secondaire catholique Franco-Jeunesse de Blind River. Tout en affirmant que la FESFO ne nie pas l’absence de main-d’œuvre qualifiée dans ce domaine, le secrétaire-trésorier de l’organisme jeunesse insiste sur le fait que «la pandémie a apporté un virage important dans le domaine de la santé, mais reste à voir si c’est une tendance qui se maintiendra postpandémie». 

Selon lui, miser principalement sur les humanités, ce n’est pas une formule gagnante. «Il faut faire place aux sciences, mathématiques, génie et aux études en technologie».

Benjamin Dennie, élève de 11e année à l’École secondaire catholique Franco-Jeunesse de Blind River

Pour une gouvernance francophone

Le monde universitaire franco-ontarien semble être à une croisée des chemins. Le sondage de la FESFO ne l’ignore pas. Est-ce utopique de penser un réseau d’universités franco-ontariennes, copié un peu sur celui des Universités du Québec? 

«Ce n’est pas utopique du tout», assure le vice-président de la FESFO, Mathis Filiatrault. L’élève de 12e année à l’École secondaire catholique Pierre-Savard d’Ottawa rappelle qu’en 2015 «c’est ce que les États généraux sur le postsecondaire ont demandé». 

Puisque pour lui, il existe déjà une gouvernance francophone pour les écoles primaires et secondaires, pourquoi en serait-il autrement pour le postsecondaire? Une opinion qui va sensiblement dans le même sens que celle de Denis Constantineau : «C’est une possibilité. Il ne faut pas se fermer les portes.»

Selon Mathis Filiatrault, vice-président de la FESFO, un réseau postsecondaire avec une gouvernance francophone « pourrait permettre à nos jeunes de choisir leur langue pour continuer au postsecondaire tout en faisant quelque chose qui les allume ».