Les collèges et universités canadiens face au désengagement des gouvernements

Bruno Cournoyer Paquin
Francopresse
Entre l’Université Laurentienne en banqueroute et des compressions budgétaires de 33 % à l’Université de l’Alberta, l’enseignement supérieur au pays fait face à de nombreux défis.

Confrontées à une stagnation des investissements publics dans le secteur postsecondaire, les universités dépendent de plus en plus des frais de scolarité et plus particulièrement des sommes faramineuses tirées des étudiants internationaux pour maintenir leurs activités. Un modèle qui désavantage les établissements francophones à l’extérieur du Québec, avertissent certains experts. 

Les investissements des provinces et du fédéral dans l’éducation postsecondaire stagnent depuis plus de 20 ans, conclut un rapport de la Société royale du Canada paru à la fin mars 2021.

«L’insuffisance de l’investissement public mine la capacité du secteur de l’éducation postsecondaire à soutenir les aspirations économiques politiques et sociales du Canada», y estiment les auteurs.

Parmi eux figure la titulaire de la Chaire George Munro de littérature et de rhétorique au Département d’anglais de l’Université Dalhousie, Julia Wright. Elle souligne que les données démontrent un déclin important du financement public du secteur postsecondaire, non dans les sommes investies, mais plutôt relativement au PIB et à la part des revenus des collèges et universités.

La part de financement des provinces dans les revenus des collèges et universités canadiens serait passée de 41,5 % en 2010-2011 à 35,4 % en 2018-2019 — et de 33,7 % à 25,1 % sur la même période dans le cas de l’Ontario —, selon les données de Statistique Canada.

Sur la même période, la part de revenus des collèges et universités issue des frais de scolarité serait passée de 21,5 % à 29,4 % au Canada, et de 27,7 % à 39,5 % en Ontario, toujours selon les données de Statistique Canada.

Mais ces données dissimulent une autre réalité selon le président de la firme-conseil Higher Education Strategy and Associates (HESA), Alex Usher : les frais de scolarité pour les étudiants canadiens n’auraient augmenté que de 5 % en dollars réels au cours des dix dernières années, si on tient compte de l’inflation. 

Il estime plutôt que depuis 2015-2016, près de 100 % de la hausse des frais de scolarité a été absorbée par les étudiants internationaux.

Les universités financées par les étudiants internationaux

Si les frais de scolarité versés par les étudiants internationaux sont venus combler une part croissante du financement des universités, explique Alex Usher, c’est en partie dû à des facteurs démographiques.

Il y a eu une forte croissance du nombre d’étudiants dans les universités entre 1996-1997 et 2012, mais cette vague de population s’est résorbée par la suite, ce qui a laissé plusieurs places vacantes dans les établissements postsecondaires canadiens – places qui ont pu être comblées par les étudiants venus d’outremer.

Alex Usher note également que le manque d’ouverture des contribuables pour les hausses d’impôts a forcé les investissements en éducation postsecondaire à rivaliser avec d’autres préoccupations du public, comme les services de santé.

«Le problème ici, c’est que les contribuables ne veulent pas vraiment mettre plus d’argent dans les universités et que les universités ne veulent pas réduire leurs couts. Alors il n’y a qu’un [facteur] qui peut s’ajuster : les frais de scolarité. Et les gouvernements ont dit clairement qu’ils ne veulent pas que les universités haussent les frais de scolarité sur le dos des étudiants canadiens», rappelle Alex Usher.

Alex Usher, président de la firme Higher Education Strategy and Associates (HESA), observe que le modèle de financement actuel des universités fragilise les institutions postsecondaires francophones.

La stratégie de transférer couts du système d’éducation postsecondaire des contribuables vers les étudiants internationaux a fait l’affaire des gouvernements provinciaux, pense Alex Usher, mais elle présente tout de même des limites.

Selon le président de HESA, «le “moment international” pour le Canada est arrivé en même temps qu’une baisse démographique, donc il y avait des places en surplus [dans les universités]». Mais ce creux démographique touchera à sa fin d’ici la fin de la décennie, estime-t-il.

«[À ce moment-là], peut-être qu’il y aura de la compétition pour les places. Comment les Canadiens vont-ils réagir? Moi, je ne suis pas certain qu’ils vont dire “écoute il y a 30 % d’étudiants internationaux à l’Université de Toronto [mais] ils prennent 50 % des places [par exemple] dans un programme très important comme le génie, ou les sciences informatiques”. Les parents de Toronto ne vont pas être très très contents, d’après moi», souligne Alex Usher.

En s’appuyant actuellement de plus en plus sur les étudiants internationaux pour financer les collèges et universités, Alex Usher croit que les gouvernements évitent de faire un choix auquel ils seront confrontés tôt ou tard : couper de façon draconienne dans les couts d’exploitation ou réinvestir dans le secteur postsecondaire.

«On repousse la question de la relation entre les investissements publics dans nos universités et [celle de] la qualité de nos universités publiques», conclut-il.

Les établissements postsecondaires francophones vulnérables

Le modèle de financement axé sur le recrutement d’étudiants internationaux fragilise les institutions postsecondaires francophones à l’extérieur du Québec, croit Alex Usher.

Selon le consultant, les étudiants francophones de l’extérieur du pays ont l’option de fréquenter l’Université d’Ottawa, qui offre des frais de scolarités domestiques aux étudiants internationaux qui étudient en français; ou d’aller étudier au Québec, qui a une politique similaire envers certains étudiants internationaux.

«Donc, le marché canadien pour les étudiants de la francophonie est très différent de celui pour les [étudiants] anglophones : si vous voulez étudier en anglais, on va vous demander 30 000 $, mais si vous voulez venir étudier en français, on va seulement vous demander 6000 $», illustre Alex Usher.

«En conséquence, le pouvoir de l’Université de Moncton d’établir ses prix est fortement diminué, parce qu’elle est en compétition avec l’Université de Montréal. Ils peuvent aller chercher des étudiants étrangers, mais ils ne peuvent pas en profiter de la même façon que les universités anglophones», estime le président de HESA.

Le cas de l’Université Laurentienne est quelque peu différent croit Alex Usher : «La Laurentienne, au moins, elle avait l’option d’aller chercher des étudiants étrangers en anglais et d’utiliser les profits pour subventionner [les programmes en] français. Elle ne l’a pas fait. Mais elle avait l’option de le faire.»

Alex Usher ajoute que les petites universités sont aussi fragilisées par le modèle de financement basé sur le recrutement d’étudiants internationaux : «Si on manque les cibles financières de 10 % ou 15 % deux années de suite, ça cause des problèmes.» 

Des situations qui ne s’appliquent pas à l’Université de Toronto ou York, par exemple, qui ont des surplus de plusieurs millions, selon le spécialiste.

Vers une marchandisation de l’éducation

Pour Julia Wright, le modèle actuel de financement de l’éducation postsecondaire entraine une marchandisation de l’éducation : «On pense à donner une certification aux étudiants, qu’ils pourront échanger pour un revenu, sous la forme d’un emploi. On ne pense pas à l’éducation comme quelque chose qui favorise la cohésion sociale, fait de nous de meilleurs citoyens, nous rend mieux adaptés pour nous aider les uns les autres.»

Julia Wright, titulaire de la Chaire George Munro de littérature et de rhétorique au Département d’anglais de l’Université Dalhousie, constate qu’il y a une stagnation dans les investissements publics dans l’éducation postsecondaire.

La professeure rappelle que certains secteurs de l’économie sont absolument essentiels, mais n’offrent pas nécessairement de bons salaires — comme l’enseignement élémentaire, les arts et la culture.

En rendant l’éducation plus dispendieuse, «on risque de compliquer la vie des gens qui veulent aller à l’université pour s’orienter vers des carrières qui ne sont pas particulièrement rémunératrices», prévoit-elle.

«On parle d’assurer la pérennité des programmes d’éducation en français, mais il y a une pénurie d’enseignants de français dans les écoles […] Regardez la paie des enseignants et comparez-la aux frais de scolarité pour devenir accrédité comme enseignant et ça a de moins en moins de sens d’un point de vue arithmétique! Donc on décourage les gens d’aller vers des carrières dont on a vraiment besoin», conclut Julia Wright.