Dégoter des livres en français en milieu francophone minoritaire est loin d’être évident. Les experts s’entendent pourtant sur l’importance de favoriser l’expérience littéraire dès le plus jeune âge pour lutter contre l’insécurité linguistique.
Dégoter des livres en français en milieu francophone minoritaire est loin d’être évident. Les experts s’entendent pourtant sur l’importance de favoriser l’expérience littéraire dès le plus jeune âge pour lutter contre l’insécurité linguistique.

Hors Québec, lire en français reste un défi

Marine Ernoult
Marine Ernoult
Francopresse

Dégoter des livres en français en milieu francophone minoritaire est loin d’être évident. On peut certes acheter en ligne ou accéder à des bibliothèques physiques ou virtuelles, mais, trop souvent, les collections en français ne sont pas à la hauteur. Les experts s’entendent pourtant sur l’importance de favoriser l’expérience littéraire dès le plus jeune âge pour lutter contre l’insécurité linguistique.

Imprimés aux quatre coins du pays, les livres font intrinsèquement partie de la vie culturelle du pays. Accéder à cette richesse dans sa langue maternelle n’est pas pour autant à la portée de tous les Canadiens. Les francophones en milieu minoritaire ne peuvent pas toujours stimuler leur imaginaire et voyager dans la langue intime qu’ils parlent depuis leur naissance. 

«Trouver des livres en français hors Québec est difficile, en particulier dans les communautés les plus isolées», confirme la professeure en didactique du français à l’Université TÉLUQ et professeure associée à l’Université Laurentienne, Isabelle Carignan. 

Isabelle Carignan est professeure en didactique du français à l’Université TÉLUQ et professeure associée à l’Université Laurentienne.

«L’accès est encore plus difficile si l’on veut des ouvrages qui reflètent les réalités locales et les différentes variétés de langues. Les francophones finissent par lire en anglais», renchérit la présidente de l’Association des bibliothèques francophones de l’Ontario (ABO-Franco) et bibliothécaire universitaire associée à l’Université d’Ottawa, Hélène Carrier. 

Le numérique, un couteau à double tranchant

Le professeur de littérature à l’Université de Moncton, Benoit Doyon-Gosselin, se montre plus optimiste : «Des obstacles persistent, mais grâce à internet, il n’a jamais été aussi facile d’obtenir des ressources en français, de commander en ligne.» 

Le chercheur évoque notamment la Bibliothèque des Amériques, un site entièrement gratuit qui permet aux lecteurs inscrits d’emprunter plus de 15 000 livres numériques. 

Si internet a contribué à démocratiser l’accès aux livres en français, il a toutefois mis à mal les ventes des librairies francophones indépendantes. «Certaines ont dû fermer, obligeant leurs clients à se tourner vers des chaines de librairies dont les rayons comptent principalement des œuvres en anglais», déplore Isabelle Carignan, qui parle d’«une mare de culture anglophone». 

«Il n’y a souvent qu’une section en français, très pauvre, avec de la littérature de mauvaise qualité, de piètres traductions», ajoute-t-elle. 

L’état déplorable des collections publiques

La principale porte d’entrée vers les livres en français demeure les bibliothèques publiques. «Avec leur remarquable réseau desservant toutes les communautés, y compris les plus petites où il n’y a pas de bassin pour une librairie indépendante, elles peuvent faire la différence», affirme Hélène Carrier. 

Hélène Carrier est présidente de l’Association des bibliothèques francophones de l’Ontario et bibliothécaire universitaire associée à l’Université d’Ottawa.

«Elles représentent un accès gratuit à la culture francophone», abonde Isabelle Carignan.

Mais là encore, les ouvrages en français sont réduits à la portion congrue. Les résultats préliminaires d’une étude pancanadienne — pas encore publiée — confirme l’état déplorable des collections francophones dans les bibliothèques publiques hors Québec. 

Pour l’instant, 80 établissements ont participé à cette recherche menée par l’Université d’Ottawa, en partenariat avec le Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta et l’Université de Toronto. Tous se disent insatisfaits de leur collection en français, cantonnée à de vieux livres, à des ouvrages scolaires, à des traductions et marquée par l’absence d’auteurs francophones locaux.

«La plupart des bibliothécaires interrogés ont répondu en anglais, souligne Hélène Carrier, coautrice de l’étude. Faute de maitriser le français, ils ne connaissent pas le monde de la francophonie et ne sont pas en mesure de faire des choix ciblés et pertinents pour alimenter leur catalogue.» 

Le livre numérique n’est pas mieux loti; de nombreuses bibliothèques de l’Ouest canadien qui ont répondu à l’enquête n’offrent même pas de plateforme électronique en français.  

Des budgets insuffisants

Afin de favoriser le développement des collections en français, un réseau national de bibliothèques en milieu minoritaire a été mis sur pied en 2019 sous l’égide de Bibliothèque et Archives Canada. Ce réseau compte présentement 10 bibliothèques à travers le Canada, mais ne s’étend pas à l’ensemble des provinces et territoires.

Aux yeux d’Hélène Carrier, l’accès à des livres en français de qualité partout au pays passe aussi par la création de davantage de postes de bibliothécaires bilingues, afin d’être en mesure de répondre aux besoins culturels des communautés francophones. 

Les maigres budgets disponibles constituent cependant un obstacle. Les livres, notamment les albums jeunesse, coutent cher. «Il y a un manque de volonté politique chez certaines provinces et municipalités qui assurent le financement des bibliothèques», dénonce Benoit Doyon-Gosselin.

Benoit Doyon-Gosselin est professeur de littérature à l’Université de Moncton et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et milieux minoritaires.

Une fois les livres en français achetés, il s’agit aussi de les mettre en valeur, ce qui n’est pas gagné d’avance. 

Hélène Carrier prend l’exemple du réseau des bibliothèques publiques de Toronto qui, en janvier 2020, avait décidé de retirer de ses tablettes des milliers d’ouvrages en français au motif qu’ils n’étaient pas empruntés. 

«S’il n’y a pas de programmation d’évènements, si on ne fait pas venir des auteurs pour parler de leurs œuvres, c’est certain que ça ne peut pas fonctionner», analyse la bibliothécaire de l’Université d’Ottawa.

Faire vivre le livre à la maison

Enfin, l’expérience littéraire doit également être favorisée dès le plus jeune âge — à l’école, mais aussi bien avant ça, à la maison avec les parents. 

«Il est essentiel de développer le gout pour la lecture chez les plus petits. Le plaisir doit être le maitre-mot : lire ne doit pas se faire dans une recherche d’utilité ou d’apprentissage immédiat», plaide Benoit Doyon-Gosselin.

«Ce n’est pas seulement une question de nombres de livres à la maison, poursuit Isabelle Carignan. Ils ne doivent pas rester dans la bibliothèque comme une plante verte! Il faut les faire vivre, instaurer des périodes quotidiennes de lecture en famille.» 

L’idée est de lire avec les tout-petits et non pas aux tout-petits. Ce «avec» est crucial, car il permet de voir l’enfant comme un lecteur, dès ses premiers mois.

L’enjeu est aussi celui de la formation des parents, qui ne sentent pas toujours légitimes et compétents. «Beaucoup pensent qu’il aurait fallu être très bon élève ou parler parfaitement français pour être capable de lire à leur enfant, révèle Isabelle Carignan. Il faut leur redonner confiance, les aider à choisir des œuvres jeunesse de qualité et leur montrer que la lecture d’albums est à la portée de tous.» 

Dans ce contexte, les activités communautaires organisées par les bibliothèques, type clubs de lecture, heure du conte ou ateliers de poésie, ont un rôle crucial à jouer. Des occasions uniques, selon Hélène Carrier, de rassembler la communauté autour du livre, et de faire comprendre aux familles, exogames notamment, l’importance de lire en français.