Faire passer l’éducation dans la colonne des investissements plutôt que des dépenses

Venant Nshimyumurwa
Venant Nshimyumurwa
Le Voyageur
Dossier du Voyageur sur le financement universitaire

Les étudiants en sont convaincus : faire des études universitaires est un investissement. Pourtant, la plupart des gouvernements occidentaux voient plutôt les études comme une dépense, une perte de capital. Le processus de restructuration de l’Université Laurentienne est l’exemple presque parfait du tort que peut causer une vision purement comptable de l’éducation, croit la professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Geneviève Tellier.

On dit pourtant aux jeunes que des études, c’est investir dans leur avenir. Lorsqu’ils s’endettent par des prêts, ils le font en sachant que, plus tard, ces dépenses leur permettront de décrocher un emploi sans doute mieux payé que celui qu’ils auraient eu s’ils n’étaient pas allés à l’université. 

Les bénéfices de cet investissement profitent directement à ces étudiants, mais aussi à la société, explique Geneviève Tellier. «L’éducation postsecondaire [...] procure des externalités. Là, j’utilise le mot des économistes, mais ce n’est pas juste bénéfique pour les étudiants qui vont à l’université, ceux qui vont avoir un diplôme et un meilleur emploi. C’est bénéfique même pour ceux qui ne vont pas à l’université. Parce que le fait d’avoir une population mieux éduquée va avoir des retombées économiques et non économiques pour l’ensemble de la société.» 

Par retombées économiques, elle fait allusion notamment aux emplois mieux payés et qui vont permettre de développer certains domaines d’innovation, de recherche. 

La professeure explique aussi que des études confirment que les gens qui sont allés à l’université développent un esprit civique. «On remarque que les taux de participation aux élections sont plus élevés chez les gens qui ont un diplôme universitaire. Mais c’est toute la société qui en profite.»

La professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Geneviève Tellier

Voir l’éducation comme un investissement

La contribution de l’éducation au développement de la société est indéniable. Par contre, la majorité des gouvernements la considère comme une dépense. Geneviève Tellier suggère de mettre l’éducation dans la colonne des investissements qui rapportent, plutôt que dans la colonne des dépenses qui coutent. 

«Le problème dans le cas [de la Laurentienne], c’est que dans les budgets des gouvernements, le financement des universités est vu comme une dépense. Il n’est pas mis dans la catégorie investissement, mais dans la catégorie dépenses. Quand les administrateurs utilisent cette logique, s’il faut couper les dépenses, ils vont y aller avec une logique économique de profitabilité. C’est là le problème. Ils vont couper les programmes qu’ils considèrent moins profitables. Je donnais récemment un exemple à propos d’un hôpital. Si vous dites que vous allez couper les services qui sont le moins profitables, ce sera sans doute les urgences, les unités de cardiologie qui vont passer à la trappe parce que ça coute cher. Mais ce n’est pas parce que ça coute cher que ce n’est pas utile et essentiel à la population», explique la professeure.

Difficilement mesurable, mais important

Tous les gouvernements savent que l’éducation postsecondaire a des bienfaits énormes. «Malheureusement, les gouvernements utilisent la logique financière, avance Mme Tellier. Ils vont juste regarder le cout qu’il faut pour former tant d’étudiants. Ils vont voir le nombre de diplômés versus les frais utilisés, sans aller au-delà de cela.»

Dans cette optique, seules des données faciles à comptabiliser, comme l’argent et les inscriptions, sont utilisées. On met ainsi de côté d’autres données importantes, mais plus difficiles à mesurer, comme le retour en impôts, l’économie dans le système de santé, la production artistique, etc.

Le cas de l’Université Laurentienne en est un exemple typique pour Geneviève Tellier. «Le fait d’avoir un département de théâtre à Sudbury, ça procure des bienfaits inimaginables pour la communauté francophone. C’est la richesse de la culture francophone, mais on ne parvient pas à quantifier ses retombées. On ne fait pas l’effort de le faire, on n’est pas porté à le faire sur le long terme non plus. Leurs mesures ne permettent pas de le faire. Il faut donc changer la façon dont on voit les choses. Il y a ce cout monétaire là, mais il y a d’importants bénéfices qui, éventuellement, vont avoir une valeur monétaire qu’on ne peut pas quantifier tout de suite», dit Geneviève Tellier. 

Intérêt à garder les étudiants dans la région

Geneviève Tellier rappelle les propos de l’ancien commissaire aux services en français de l’Ontario, François Boileau. «L’université est un facteur de rétention. Elle garde les jeunes dans la région.

Pendant leurs études postsecondaires, les jeunes adultes construisent un réseau social. On peut y rencontrer son conjoint ou sa conjointe, fonder une famille et rester loin de sa région d’origine. 

Il s’agit ici d’une perte nette de ressource humaine, de travailleur qualifié pour une région. «C’est un autre genre d’impact que l’université peut avoir, difficile à quantifier, surtout immédiatement», souligne la professeure.

Ne pas oublier sa mission

Toute université doit toujours prioriser sa mission. Comme c’est la Laurentienne qui préoccupe actuellement, Geneviève Tellier dit qu’à partir du moment où l’Université Laurentienne dit être une institution bilingue, une de ses priorités devrait devenir le bilinguisme, offrir des services à la francophonie. «On ne va pas dire ainsi qu’on va couper 40 % des programmes francophones. Quand on a des problèmes financiers dans une organisation publique, on cherche l’aide du gouvernement en lui demandant ce qu’il voudrait que l’on conserve ou qu’on abolisse. Le tout en fonction de la mission qu’on s’est assignée. Mais on ne doit pas être dirigé par une logique comptable, une logique de rentabilité», avance la professeure.