Faire des cours en ligne une option permanente pour les élèves? Jamais de la vie!

Isabelle Carignan, maman de deux enfants, professeure agrégée à l'Université TÉLUQ et professeure associée à l'Université Laurentienne +Steve Bissonnette, professeur titulaire à l'Université TÉLUQ

Le 25 mars, Radio-Canada ICI Toronto a publié un article intitulé L'Ontario pourrait faire des cours en ligne une option permanente. En effet, «selon le Globe and Mail, le gouvernement de Doug Ford voudrait rendre ce double système d'apprentissage permanent» (Radio-Canada, 25 mars 2021).

À l'instar du syndicat des enseignants en Ontario, la réponse des parents est : non, merci! Vouloir mettre en branle un plan comme celui-ci est comme une bombe lancée aux parents. Comment le gouvernement ontarien peut-il lancer des idées pareilles sans concerter le milieu scolaire et les parents? Dans un premier temps, vouloir proposer des cours en ligne comme une option permanente va complètement à l'encontre de l'importance de l'effet enseignant, de la socialisation des enfants et des adolescents ainsi que des recherches ayant montré les effets négatifs des écoles virtuelles. Dans un deuxième temps, obliger les parents — surtout les mères — à rester à la maison met en péril leur carrière professionnelle et leur santé mentale. Le choix de faire l'école à la maison est alors imposé aux parents. 

Le rôle des enfants et des adolescents est d'être à l'école, en présentiel, avec leurs amis et leurs enseignants. Le rôle de l'école n'est pas d'être superposée au travail des parents. Et concilier le travail et l'école, particulièrement avec de jeunes enfants, est impossible. Ne vous demandez pas pourquoi il y a tant d'absences chez les élèves pendant l'école virtuelle synchrone…

Pour vous donner une idée, voici ce à quoi peut ressembler une journée d'école virtuelle typique avec deux jeunes enfants :

Bloc 1, de 8 h 45 à 10 h 30 : 105 minutes

8 h 45
Connexion au bloc 1.

9 h
Fiston demande le temps qu'il fait. Il doit écrire le jour, la date et la température sur son tableau blanc.

9 h 16
Fillette pose des questions sur les mots de sa phrase.

9 h 32
Fillette a besoin d'aide pour trouver des idées pour ses phrases. Fiston arrive au même moment : c'est la mini-pause toilette et la pause collation pour lui.

9 h 47
Fiston doit trouver quelque chose qui fait le son «oi» dans la maison.

10 h 07
Fiston demande combien de minutes il reste. La pause est à 10 h 30. *À cette heure, les enfants sont déjà en surcharge cognitive.

10 h 20
Fiston a un problème technique. L'enseignante a demandé d'ouvrir Boom cards, une plateforme de leçons interactives, et de laisser la caméra allumée.
*Il est très difficile pour un enfant de 6 ans d'ouvrir Boom cards et d'alterner avec le lien de Google Meet.

10 h 30
Pause collation 

Bloc 2, de 11 h 05 à 12 h 45 : 100 minutes

11 h 05
Connexion au bloc 2.

11 h 12
Fiston a un problème technique. Il s'était débranché du lien Google Meet.

11 h 17
Fiston a un autre problème technique. Il ne voit plus les gens, mais il les entend. Il avait ouvert une page web...

11 h 32
Fiston a besoin d'un crayon blanc et d'un crayon noir Il est content parce qu'il va dessiner un animal noir et blanc (habituellement, il n'aime pas le bloc 2).

11 h 39
Fiston veut montrer son dessin et faire deviner ce que c'est. 

11 h 40
Fiston revient. Il est content de son dessin : les pattes sont lignées et c'est une suite.

  1. De 11 h 42 à 11 h 50
    Fillette crie «maman»! Elle veut que quelqu'un la regarde lire sur Boukili, une plateforme contenant des livres illustrés. C'est la séance de lecture à voix haute en petits groupes. Elle est capable d'aller sur Boukili toute seule et d'alterner entre l'application Boukili et le lien de Google Meet.
  2. L'élève qui est dans le groupe de fillette n'arrive pas à voir les gens sur les caméras. Il n'arrive pas non plus à se brancher à Boukili. L'enseignante demande s'il peut lire un livre en français en version papier, mais il a juste des livres en anglais à la maison… 
  3. Au lieu de perdre du temps à régler des problèmes techniques, Super maman (!) propose de lire un livre en français devant le petit groupe et pose des questions sur le vocabulaire. 

11 h 59
Fiston doit trouver une collation santé pour la montrer à l'écran aux amis. Il travaille les groupes alimentaires.

12 h 08
Fiston doit trouver une collation qui n'est pas santé.

12 h 10
Fillette demande combien de minutes il reste.
*À cette heure, les enfants sont en grande surcharge cognitive et ils ont faim.

12 h 14
Fiston n'arrive pas à trouver un document dans son duotang de santé.

12 h 23
Fiston a vu un tamia rayé par la fenêtre… il doit le mentionner…

12 h 45
C'est la pause pour le diner (45 minutes).

Bloc 3, de 13 h 30 à 14 h : 30 minutes

13 h 30
Reconnexion pour le bloc 3 qui dure juste 30 minutes…

13 h 34
Fiston a du mal à comprendre ce qu'il doit faire dans son cahier de science.

13 h 36
Fillette ne trouve pas son document dans Google Classroom. Super maman l'avait imprimé…! Le problème est résolu.
* Le mode de fonctionnement et l'organisation dans Google Classroom diffèrent selon l'enseignante et il n'est pas toujours facile de s'y retrouver. 

13 h 39
Fiston a besoin d'explications au sujet de son travail de science.

13 h 40
Fillette demande comment on écrit le mot «contenant» pour son travail de science.

14 h
Fiston et fillette ont terminé l'école virtuelle.

De 14 h à 15 h 10
Travail autonome asynchrone dans Google Classroom
* À 14 h, comme parent, on veut envoyer rapidement les enfants jouer dehors pour les faire respirer un peu et pour pouvoir enfin travailler! Ensuite vient le temps des fameux devoirs dans Google Classroom…
* Le bloc 3 aurait dû être enlevé. Après la prise de présence — oui, il y a une prise de présence au début de chaque bloc — et la gestion de classe, combien reste-t-il de minutes d'enseignement?


Ces notes ont été prises dans le journal de bord d'une maman et, pendant cette journée d'école virtuelle, cette maman a été dérangée 25 fois. Dans ce contexte, comment est-ce possible de concilier l'école virtuelle et le travail, surtout avec de jeunes enfants? Il s'agit d'une mission impossible. Alors, quelle est la solution? Demander aux parents — particulièrement aux femmes — de sacrifier leur carrière pendant la pandémie? C'est ce que le gouvernement ontarien laisse présager quand il dit vouloir implanter un double système d'apprentissage permanent

Il est humainement impossible pour un parent d'avoir une journée de huit heures de travail et de soutenir les enfants pour l'école synchrone virtuelle. Ceci est sans compter toute la logistique liée aux tâches ménagères et à la préparation des repas. Les parents n'en peuvent plus et ils ne se sentent malheureusement pas soutenus comme ils le voudraient par le milieu scolaire.

Certains parents professionnels ont demandé à la direction d'école de faire l'école asynchrone à leurs enfants parce que c'est un peu plus «gérable» pour la conciliation/superposition famille-travail. En effet, l'école asynchrone permet de faire des activités et des devoirs avec les enfants au moment qui convient le mieux en fonction de son horaire de travail. La réponse obtenue : le parent doit signer une lettre spécifiant qu’il s’engage à enseigner 300 minutes par jour à chaque enfant… 

Soyons logiques : l'enseignement en classe — virtuel ou non — et l'enseignement individuel est différent. Ce que j'enseigne à mon enfant, un à un, ne prendra pas le même temps que devant une classe de 20 enfants! Le parent n'a pas à faire de la gestion de classe, à répéter la consigne constamment ou à gérer le matériel de tout le monde. Le temps d'enseignement ne peut pas être calculé de la même façon en salle de classe (virtuelle) et à la maison. Ce qui doit être calculé est ce qui est fait avec l'enfant et non le nombre de minutes. Point barre. Le parent est capable de savoir si son enfant a bien compris ou non. Le mode de fonctionnement imposé par le milieu scolaire rend les parents anxieux et ne favorise pas nécessairement la collaboration famille-école… 

Des parents vivent actuellement des situations extrêmement difficiles et il est nécessaire de favoriser le dialogue entre les familles et le milieu scolaire pour mieux comprendre les situations de chacun, et ce, tout en faisant preuve d’empathie.

Quelles sont les pistes de solutions?

Comme il a été mentionné récemment dans l'article de Carignan et Rodriguez (2021), plusieurs solutions devraient être proposées, et non imposées, aux parents selon leur situation pour favoriser la collaboration école-famille :

  1. L'enseignement synchrone virtuel (en ligne, en direct);

  2. L'enseignement asynchrone (travaux et devoirs reçus par courriel ou par un autre outil technologique par l'entremise de l'enseignante);

  3. L'enseignement hybride (synchrone et asynchrone).

L'école virtuelle est uniquement une solution d'urgence pour continuer à dispenser l'enseignement en temps de pandémie, car les effets montrés par ce type d'enseignement depuis 20 ans sont négatifs. 

Mais, surtout, ce qu'il y a de plus important, c'est de collaborer avec les parents et non de leur imposer un mode de fonctionnement. L'école à la maison ne peut être décrétée par un gouvernement; elle doit être choisie par les familles à qui ce mode de scolarisation convient. 

Le milieu scolaire veut ce qu'il y a de mieux pour les élèves; les parents veulent ce qu'il y a de mieux pour leurs enfants. Or, les recherches montrent que l'enseignement en présence dans une école avec briques et mortier est ce qu'il y a de mieux pour les élèves. Les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et on ne peut leur imposer une école virtuelle qu'ils n'ont pas choisie!