Bien que tous saluent les efforts du Québec de tendre la main à la francophonie canadienne, plusieurs s’inquiètent que la situation accentue la déresponsabilisation des provinces en matière d’éducation postsecondaire en français.
Bien que tous saluent les efforts du Québec de tendre la main à la francophonie canadienne, plusieurs s’inquiètent que la situation accentue la déresponsabilisation des provinces en matière d’éducation postsecondaire en français.

Étudier en français au Québec : craintes de déresponsabilisation des provinces

Gaëlle Kanyeba
Gaëlle Kanyeba
Francopresse

Le projet de loi 96 déposé au mois de mai par le gouvernement du Québec, prévoit notamment que les étudiants francophones d’autres provinces et territoires pourront, sous certaines conditions, fréquenter un établissement postsecondaire québécois en payant les mêmes frais de scolarité que les étudiants de cette province. Cela pourrait représenter un rabais de plusieurs milliers de dollars par année. Bien que tous saluent les efforts du Québec de tendre la main à la francophonie canadienne, plusieurs s’inquiètent que la situation accentue la déresponsabilisation des provinces en matière d’éducation postsecondaire en français.

Si le projet de loi 96 est adopté, la mesure s’appliquera selon des critères bien précis : le programme d’études devra être donné en français et ne pas être offert dans la province ou le territoire d’origine de l’étudiant. Au moment de son admission, l’étudiant devra avoir une connaissance suffisante du français pour suivre «avec succès» ce programme.

Par exemple, un jeune Fransaskois qui souhaiterait poursuivre des études en théâtre en français paierait trois fois moins cher pour étudier au Québec qu’en Ontario ou au Nouveau-Brunswick. Par contre, les étudiants néobrunswickois ou franco-ontariens n’auraient pas accès à cette réduction parce que des programmes de théâtre sont offerts en français dans leurs provinces.

Le président de l’Association des étudiantes et étudiants francophones de l’Université Laurentienne (AEF), Simon Paquette, accueille favorablement la proposition québécoise. 

«Je suis content que le Québec prenne ces dispositions. C’est positif, car en ce moment, il y a un manque de respect envers la francophonie en milieu minoritaire. On l’a vu avec les coupures à l’Université Laurentienne», lance-t-il. 

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La main tendue par le Québec apparait donc comme une lueur d’espoir pour Simon Paquette : «Il est clair que le gouvernement de l’Ontario ne veut plus de nous [les étudiants francophones]. Il y a quelques mois, ma réponse à cette annonce aurait été différente, mais actuellement, je n’ai plus la force de me battre; c’est épuisant, c’est ridicule, je ne comprends même pas que je doive encore continuer à le faire.» 

Simon Paquette, président de l’Association des étudiants francophones (AEF) de l’Université Laurentienne.

Des risques importants à considérer

Le directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), François Hastir, tient à soulever les possibles effets pervers de cette disposition du projet de loi. 

«Là où on veut être prudent, c’est qu’on ne veut pas que ça devienne une opportunité pour les provinces ou les institutions de sous-financer ou retirer le financement dans l’offre de programme en français», dit-il.

Un deuxième enjeu, selon François Hastir, est que les établissements universitaires mettent volontairement de côté des programmes en français.

«On pourrait assister à un recul dans les décisions des institutions. L’Université d’Ottawa, par exemple, pourrait dire, “moi, je ferme mon programme, de toute façon les gens peuvent aller au Québec, c’est juste à côté”», précise le directeur général du RÉFO.

La présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), Sheila Risbud, abonde dans le même sens. Elle déplore aussi que le Québec n’ait pas pris en compte distinctement la réalité de chaque communauté avant de faire la proposition dans le projet de loi 96. 

«Une consultation aurait été nécessaire, précise-t-elle. […] Notre réalité en Alberta est très différente de celles de l’Ontario ou du Nouveau-Brunswick. Nos institutions sont dans un moment critique. On se bat pour sauver notre seule institution», en faisant référence au Campus Saint-Jean.

Sheila Risbud, présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA).

Depuis les compressions en éducation postsecondaire en Alberta en 2019, le Campus Saint-Jean doit composer avec un sous-financement

«En tant que francophones, nous vivons beaucoup de mépris de la part des anglophones. Avec cette disposition du projet de loi, le gouvernement [albertain] pourrait trouver simplement une excuse pour ne plus investir, en disant “Vous n’avez qu’à aller au Québec”.»

Toujours selon Sheila Risbud, cette disposition du projet de loi ne ferait que fragiliser la francophonie albertaine. «En Alberta nous sommes déjà dans une situation critique. Le Campus Saint-Jean est le pilier de notre communauté. Des situations comme ça ne sont pas favorables à notre communauté. Est-ce favorable pour une province qui a un partenariat plus développé avec son gouvernement? Peut-être!», renchérit-elle.

Aller au Québec en dernier recours

Toutefois, pour le président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Alexandre Cédric Doucet, la balle est dans le camp du fédéral.

«Il est certain que le Québec a été opportuniste, car il a vu que les institutions postsecondaires francophones en milieu minoritaire ont des problèmes […], ça reste un bon pas dans la bonne direction. Mais on va attendre maintenant de voir au niveau fédéral. Le leadeur en matière de langue officielle, c’est le fédéral», déclare-t-il.

À l’aube du Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes, qui se tiendra du 12 au 17 juin 2021, la présidente de l’ACFA souhaiterait discuter avec le ministre québécois responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, dans le but de lui faire quelques suggestions qui, selon elle, seraient plus profitables pour les Franco-Albertains.

«Si le Québec veut vraiment travailler avec des francophones hors Québec sur des enjeux postsecondaires, ça serait d’identifier des disciplines où justement nous n’avons pas de programmes — comme l’orthophonie — en s’assurant que les étudiants reviennent ici [en Alberta]. […] Il faut investir dans des programmes qui répondront à la main-d’œuvre nécessaire dans la communauté, pourquoi ne pas faire des projets pilotes?», propose-t-elle. 

Selon François Hastir du RÉFO, malgré l’offre du Québec, les étudiants préfèrent toujours étudier dans leur province d’origine. 

«D’après les témoignages que nous avons, surtout après le dossier de la résistance avec l’Université de l’Ontario Français en 2018, il y a beaucoup d’étudiants qui veulent rester chez eux. Il faut plutôt que les gouvernements investissent dans l’éducation en français. Aller au Québec doit être une solution de dernier recours», conclut-il.