Études autochtones : Décisions inexplicables et lueur d’espoir

Philippe Mathieu
Philippe Mathieu
Le Voyageur
Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur
Des démarches sont déjà en cours pour lui trouver un nouveau port d’attache.

Si rien ne change, la dissolution de la Fédération de l’Université Laurentienne et la transformation de l’Université de Sudbury (UdeS) en université entièrement francophone entraineront la fermeture du programme d’Études autochtones de l’UdeS. Ce serait une perte importante pour la communauté autochtone, mais des démarches sont déjà en cours pour lui trouver un nouveau port d’attache.

Environ 1500 éducateurs autochtones ont signé une lettre ouverte expliquant que «la fermeture du programme aurait un impact immense sur les communautés autochtones et le Canada. Il deviendrait le premier programme d’études autochtones à être fermé depuis le début de la discipline en 1969». Le programme d’Études autochtones de l’UdeS a été créé en 1975, il était le deuxième et l’un des trois départements fondateurs des études autochtones en Amérique du Nord.

«Les études autochtones ont une histoire et elles ont un but. Elles ne servent aucune autre discipline. C’est son propre domaine», explique la professeure agrégée et chercheuse nationale de l’Université de Queen’s en études autochtones, Celeste Pedri-Spade. «Les peuples autochtones ont le droit de connaitre leur histoire et leur culture.»

«Nous avons créé des études autochtones pour nous appuyer sur toute cette histoire et pour sculpter notre espace dans les universités et l’enseignement postsecondaire pour partager et apprendre notre histoire et que nous conservons d’une manière respectueuse», dit Mme Pedri-Spade. Avec tous ces changements, «le programme autochtone sera vraiment laissé dans le no man’s land», prévient Celeste Pedri-Spade. 

«J’ai beaucoup abandonné pour déménager à Sudbury de la Saskatchewan et ce n’était pas pour l’argent», dit une professeure associée du programme d’études autochtones de l’Université de Sudbury, Tasha Beeds. «J’ai pris une réduction de salaire de 30 000 $ pour travailler là, pensant que ce serait l’endroit où nous pourrions bâtir une communauté. Nous avions le plus d’étudiants inscrits à nos cours dans toute l’Université de Sudbury. Et maintenant, nous n’avons même pas de place à la table. Comment cela peut-il avoir un sens?», se questionne-t-elle. 

Tasha Beeds

Un commencement

D’un autre côté, Tasha Beeds croit que ces transformations pourraient mener à la création d’une université autochtone. 

Si les études autochtones restent au sein d’une université traditionnelle, «il y a encore quelque chose d’intrinsèquement colonial, essayant de nous intégrer dans ces cadres colonisateurs». «Je dirais qu’il est temps que les peuples autochtones aient leur propre université. Nous devons prendre notre éducation en main. Nous avons les ressources, nous avons les étudiants et nous avons le corps professoral», suggère professeure Beeds. 

Justement, le recteur de l’Université de Sudbury, le père John Meehan, est en contact avec des instituts des Premières Nations qui cherchent depuis un certain temps à obtenir une charte pour remettre eux-mêmes des diplômes. La question ne semble plus être est-ce que le programme d’Études autochtones survivra, mais plutôt avec qui.

Les chefs et les leadeurs autochtones veulent aussi que le programme reste dans le Nord, dans le territoire Robinson-Huron. «Ils ne veulent pas perdre leurs jeunes. Donc on travaille avec eux pour que le programme reste dans le Nord et pour qu’il soit un programme géré par et pour les autochtones.» 

John Meehan appuie leurs démarches, mais veut que ce soit les communautés qui pilotent le projet. Il considère que la facilitation du processus, et non pas sa prise de contrôle par les peuples colonialistes, est un pas vers la réconciliation.

Il prévoit qu’une annonce sera faite bientôt, dans l’espoir «d’avoir quelque chose en place pour septembre».

Rejet de la Laurentienne

Six cours du programme d’études autochtones de l’UdeS seront offerts au semestre du printemps par l’Université Laurentienne. Il s’agit seulement d’une mesure temporaire, selon le recteur, dans le but d’accommoder les étudiants et de ne pas les perdre. 

Deux de ces cours sont enseignés par Tasha Beeds. Cependant, la Laurentienne ne lui a pas demandé d’enseigner ces cours qu’elle a aidé à développer.

L’Université Laurentienne a également signalé qu’elle a l’intention de développer son propre programme d’études autochtones. Les professeures de l’UdeS disent que tout programme qui ne sera pas construit à partir du programme existant et avec des professeurs qui ont les années d’expérience pour le faire correctement est un énorme pas en arrière pour la communauté.

«Ils disent qu’ils continueront certains cours à la faculté des Arts. Cette faculté, du jour au lendemain, a perdu 30 % de son corps professoral. Le corps professoral n’est plus là. Comment créer un programme sans professeurs autochtones?», demande Mme Pedri-Spade. 

La communauté universitaire autochtone de l’Université de Sudbury ne fait déjà plus confiance à l’Université Laurentienne depuis quelques années. «Nos professeurs et chargés de cours nous disent que la Laurentienne voulait prendre de plus en plus de programmation pour les autochtones», reconnait le père John Meehan. 

«On a même reçu des messages d’étudiants en Études autochtones qui disaient : “Est-ce qu’on pourrait payer directement l’Université de Sudbury, parce qu’on ne peut plus donner un sou à la Laurentienne», raconte-t-il.

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Attitude colonialiste

Pour les professeures, l’abolition du programme autochtone et 57 % de tous les programmes francophones signale au monde entier que l’Université Laurentienne ne prend pas son mandat triculturel au sérieux. 

«Je ne pense pas qu’ils prennent la culture au sérieux. La faculté des Arts a été la plus touchée, y compris les programmes francophones. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes attaché au triculturalisme et faire ensuite ce qu’ils ont fait», dit Celeste Pedri-Spade. 

«Il me semble que la Laurentienne a ciblé les programmes où les cours ont tendance à offrir un contenu très anticolonial et critique du colonialisme, du capitalisme ou de l’exploitation du travail. Comme les études du travail, les sciences politiques, l’environnement et les études autochtones, souligne Mme Pedri-Spade. Le lien commun est que ces étudiants avaient tendance à être plus critiques face à ce que pourrait être la Laurentienne 2.0. On en revient à cette idée que la Laurentienne est censée être l’université minière du Canada», avance-t-elle. 

Professeur Celeste Pedri-Spade