Grace Raddon jongle entre ses travaux scolaires, les travaux de la ferme et les moments de détente.
Grace Raddon jongle entre ses travaux scolaires, les travaux de la ferme et les moments de détente.

École à la maison : Quels défis pour les familles nombreuses et les 12e année?

Quand 3 enfants = 10 enseignants

L’école à la maison est devenue la réalité de toutes les familles de l’Ontario depuis plus de trois semaines, mais cette réalité se vit de diverses façons. Dans le cas des familles nombreuses, elles ont besoin d’assez d’appareils électroniques et de bande passante pour tout le monde. Pour d’autres, il faut concilier le temps pour aider les enfants et pour faire son propre travail à la maison.

La plupart des familles avec qui Le Voyageur a échangé au cours des deux dernières semaines disent bien s’en sortir malgré les imprévus. C’est entre autres le cas de Lianne Pelletier et Alexandre Matte, parents de jumelles qui sont en 2e année. Un grand avantage, puisque les deux fillettes sont dans la même classe, ce sont les mêmes travaux qui doivent être faits.

«Ce sont des petites lectrices. Elles aiment s’assoir et faire des feuilles d’activités, donc ça se passe bien», explique leur mère.

Les parents ont chacun leur journée pour diriger les activités scolaires, ce qui donne l’occasion à l’autre de travailler, car les deux continuent de travailler de la maison — ce qu’ils faisaient déjà avant le confinement. «Mais on a tous les deux moins de clients de ces temps-ci», reconnait Lianne Pelletier. C’est aussi un problème, puisqu’ils tombent dans une des catégories qui n’ont pas accès à l’aide du gouvernement pour le moment.

Pour les quatre familles interrogées, l’après-midi est souvent réservé aux activités extérieures. «D’essayer de les garder dans la maison toute la journée, c’est toute la famille qui souffre», confie en riant Mme Pelletier.

Plus d’un système à apprendre

Dans les familles nombreuses, l’un des premiers défis a été d’apprivoiser plusieurs modes de communication entre les enseignants et les élèves et de remises de travaux. Le ministère de l’Éducation et les conseils scolaires ont laissé les enseignants choisir la plateforme ou la méthode avec laquelle ils étaient plus à l’aise. La conséquence, c’est que pour les familles avec 3 enfants à l’école, l’adaptation initiale à demander plus de temps.

C’est le cas de Chantal Mayer-Crittenden de Sudbury, mais aussi de Papillon Fabris, à Elliot Lake, qui a dû apprendre — en même temps que ses enfants en 4e, 7e et 9e années — à apprivoiser trois systèmes différents. Tout ceci alors qu’elle et son mari continuent de travailler.

Mme Fabris s’inquiétait au départ de la réussite du transfert des connaissances par l’apprentissage en ligne. «Ça s’est bien déroulé. J’avais certaines appréhensions, mais les enfants de cette génération-là, ils grandissent dans cet univers-là. Ils se plaisent beaucoup dans cet environnement de travail là», accorde Mme Fabris.

Mme Fabris a constaté que l’anglais s’imposait malheureusement beaucoup dans les communications de groupe des élèves plus jeunes que les parents doivent accompagner, mais dont beaucoup sont anglophones. «Mais c’est le contexte de vie qui est comme ça», note-t-elle avec philosophie. «Je plains nos pauvres enseignants qui doivent travailler au niveau élémentaire dans ce contexte-là, ce n’est pas évident.»

Pour la première semaine, la priorité de Chantal Mayer-Crittenden a été de rendre ses enfants le plus autonomes possible rapidement. Ses enfants sont en 5e, 7e et 9e année, ce qui signifie que la famille doit coordonner les communications avec un total de 10 enseignants, encore là presque tous avec des «attentes/plateformes» différentes.

Chez la famille Mayer-Crittenden, mère et enfants ont chacun leur coin pour travailler avec le moins de distractions possible.

«Il a fallu leur montrer [la première semaine] comment créer des rendez-vous dans le iCal des tablettes et comment se faire des rappels afin de ne pas oublier les multiples rendez-vous qu’ils ont avec leurs enseignant.e.s.», raconte Mme Mayer-Crittenden.

Les travaux sont par contre tous assignés par Google Classroom, qu’elle a installé sur les tablettes numériques des enfants pour simplifier la vie de tout le monde.

Adaptations nécessaires

Au cours de la deuxième semaine, Chantal Mayer-Crittenden a accepté le fait qu’elle devait passer de deux à trois heures par jour à appuyer ses enfants. Elle donne comme exemple son garçon le plus âgé qui suit un cours de menuiserie. «Pas super évident d’apprendre les lignes d’Autocad à partir de la maison», considère-t-elle.

La professeure du département d’orthophonie de l’Université Laurentienne doit donc souvent reprendre son propre travail en soirée.

Elle félicite tout de même le travail des enseignants. «Ils sont là pour leurs élèves, ça c’est clair! Ils ont toutes et tous été tellement créatives et créatifs! Le matériel envoyé est génial.» Chose qu’elle apprécie d’autant plus parce que l’un de ses enfants a un trouble d’apprentissage. «Il faut dire que l’enseignante ressource est fantastique!»

«C’est une énorme courbe d’apprentissage pour tous. Je crois sincèrement que le ministère a agi un peu trop hâtivement, mais je crois qu’on va y arriver», ajoute-t-elle avec optimisme.

Le ministère a demandé que les élèves du secondaire aient au moins 3 heures de travail par classe (quand ils en ont 4) par semaine. Grace Raddon, une élève de 12e année à Blind River, remarque qu’elle en fait plus. «Mes professeurs sont très ambitieux et ils veulent vraiment que nous soyons préparés pour l’université. Je me rapproche probablement de six heures par semaine par classe.»

Internet réservé

Chez les Pelletier-Matte, ils ont eu besoin d’un ordinateur portable prêté par le conseil scolaire pour que les filles aient leur ordinateur pour leurs travaux.

Chez Grace Raddon, il y a cinq enfants à l’école en plus de leur père qui est enseignant. Vivant en milieu rural, ils ont une seule option de fournisseur internet et ils sont limités à 100 Go de téléchargement pas mois. «Avec six personnes qui stream des vidéos pour l’école, c’est une lutte constante. Le Wifi est désormais strictement réservé aux travaux scolaires», précise-t-elle.

Internet devient également le seul lien qu’ils ont encore avec les amis. Comme les jumelles de Lianne Pelletier qui ont appris à envoyer des courriels à leurs amies.

Retrouver ses amis en ligne de cette façon «permet de combler une certaine distance, […] même si les amis habitent à deux coins de rue», illustre de son côté Papillon Fabris.

Augmentation des niveaux d’anxiété?

«Le défi le plus difficile pour moi personnellement a été d’apprendre à vivre paisiblement au milieu du chaos, raconte Grace Raddon. Au début, la transition était effrayante; il y avait trop de points d’interrogation.» Elle a donc établi une routine saine et elle commence en fait à apprécier la tranquillité de l’apprentissage à distance.

«Je suis en 12e année et je dois me préparer pour l’université, mais cette crise a eu un effet inattendu sur mon niveau de stress à cet égard. Normalement, je passe beaucoup de temps à penser à l’université et à la façon de m’y préparer. Je m’inquiète de l’incertitude des mois à venir. Mais aujourd’hui, le monde change tous les jours. Je me suis rendu compte que l’avenir est hors de mon contrôle; s’inquiéter est inutile. Je pense que cette crise m’a appris à prendre la vie un jour à la fois et à trouver de la joie dans les petites choses», concède-t-elle.

Mais pas besoin d’achever son secondaire pour être affecté par la situation particulière. Chantal Mayer-Crittenden remarque qu’elle et ses enfants sont tous anxieux face à tout ceci. «Beaucoup d’incertitude et de l’angoisse. Je leur dis que c’est normal de ressentir ces émotions. On reconnait les émotions et on les laisse passer, sans jugement. Les techniques de pleine conscience aident aussi.» Pour maman, le yoga est devenu essentiel.