Rhéal Allain, enseignant à la maternelle à l’école Soleil Levant, témoigne : «Cet automne, les tâches quotidiennes qui ont été ajoutées à l’école ont pesé et ont ajouté encore une couche de fatigue. Juste avant les vacances de Noël, un pic jamais vu d’épuisement s’est fait ressentir».
Rhéal Allain, enseignant à la maternelle à l’école Soleil Levant, témoigne : «Cet automne, les tâches quotidiennes qui ont été ajoutées à l’école ont pesé et ont ajouté encore une couche de fatigue. Juste avant les vacances de Noël, un pic jamais vu d’épuisement s’est fait ressentir».

À bout de ressources pour aider les enseignants

Inès Lombardo
Inès Lombardo
Francopresse
Épuisement, incertitudes, frustration et surcharge de travail sont le lot des enseignants depuis dix mois. Si des outils ont été développés pour les accompagner, il n’en reste pas moins que leur santé mentale est en jeu, près d’un an après le début de la pandémie.

«Nous sommes contents d’être de retour à l’école… La présence physique est d’une importance capitale», analyse l’enseignant à la maternelle à l’école Soleil Levant, Rhéal Allain, qui fait partie du District scolaire francophone Sud à Dieppe, au Nouveau-Brunswick.

Depuis la rentrée de septembre, les enseignants néobrunswickois sont de retour dans les salles de classe. Cela signifie aussi qu’ils doivent imposer les différentes mesures décrétées à chaque point de presse de la Santé publique provinciale, dont le port du masque en classe qui est encouragé depuis le début janvier. Si au printemps le Nouveau-Brunswick faisait partie des bons élèves, où peu d’éclosions étaient recensées, ce n’était plus le cas à l’automne 2020. 

Les limites des outils

Pour Marc Gauthier, directeur de l’éducation au Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario (CSPGNO), l’une des causes majeures du déclin de la santé mentale des enseignants est l’absence de constance, qui n’est «pas forcément de la faute des gouvernements».

Selon lui, ce manque engendre une absence de constance inhabituelle dans le métier d’enseignant. Ce constat s’accentue lorsque la province elle-même fonctionne à deux vitesses selon les régions. En effet, les enseignants du Nord de l’Ontario, contrairement à leurs collègues du sud de la province, ont repris l’enseignement en salle de classe. 

«Ce sont des professionnels qui sont habitués à ce que tout soit planifié pour l’année. En 2020, ils ont dû au contraire naviguer dans une incertitude permanente, d’où un pic d’anxiété. Ils ont besoin d’eaux plus calmes», détaille-t-il.

Par ailleurs, Marc Gauthier confirme le résultat d’un sondage mené en juin par la CTF-FCE qui identifie une source de frustration : 72,7 % des répondants (sur 17 192 réponses) ont des inquiétudes sur ce qu’ils doivent procurer à leurs élèves pour que leur apprentissage en ligne soit fructueux et qu’une certaine équité dans la progression soit observée.

Ces inquiétudes concernent notamment la technologie (accès et littératie numérique) et le manque de soutien à l’apprentissage (à la maison).

«La préoccupation de la très grande majorité des enseignants est de vouloir faire la différence, note Marc Gauthier. Lorsque les élèves sont en classe, les enseignants peuvent s’adapter à eux, identifier le retard de certains et modifier leurs façons de dire ou de faire pour une meilleure compréhension. Avec le virtuel, c’est impossible. Il y a des limites à l’apprentissage en ligne.»

Celles-ci interviennent lorsque les enseignants s’aperçoivent de «l’écart de progression entre les élèves», précise Marc Gauthier. 

Toujours selon le sondage mené en juin par la CTF-FCE, 67,3 % des enseignants interrogés confirment que «la perte des services du personnel de soutien et des aides-enseignantes et aides-enseignants, le cas échéant, a eu des répercussions négatives sur la capacité de [leurs] élèves d’apprendre à distance».

«Le retour en classe, malgré tous les outils que l’on a, n’est pas normal, observe Marc Gauthier, directeur de l’éducation au Conseil scolaire public du Grand Nord de l’Ontario. Un bon apprentissage est aussi dû à la connexion entre élèves et enseignants.»

Fatigue chronique

Selon un sondage éclair mené en octobre 2020 par la Fédération canadienne des enseignants (CTF-FCE), 46 % des répondants sont inquiets pour leur bienêtre et leur santé mentale. 

Rhéal Allain ne l’est pas réellement pour lui-même, mais il explique faire attention à lui, malgré tout, et faire attention à ses collègues. Certains ont eu besoin d’appui de la direction de l’école, qui a bien répondu pour les aiguiller face au stress. Cette dernière s’est assise avec les enseignants qui sentaient que la situation leur échappait, notamment avant les vacances de Noël.

«L’enseignement est une tâche exigeante en soi, atteste Rhéal Allain. Une fatigue est déjà présente. Cet automne, les tâches quotidiennes qui ont été ajoutées à l’école ont pesé et ont ajouté encore une couche de fatigue. Juste avant les vacances de Noël, un pic jamais vu d’épuisement s’est fait ressentir.»

La source de ce trop-plein? Les mesures sanitaires mises en place. L’enseignant énumère la surveillance des élèves pour vérifier qu’ils respectent les règles sanitaires et qu’ils ne croisent pas d’autres bulles-classes que la leur, le port du masque toute la journée qui entraine un effort supplémentaire pour animer le cours, les planifications à refaire parfois dans un laps de temps très court, en fonction des mises à jour du gouvernement… 

Tous les intervenants s’entendent pour dire qu’à tout cela s’ajoute la menace omniprésente d’un changement de zone, donc d’un changement de plan au sein de l’école. C’est une charge mentale énorme pour les enseignants.

L’enseignante en 7e année au sein du même établissement, Lise Maillet, tente la légèreté : «Il ne faut pas y penser trop longtemps», rit-elle à moitié en faisant référence à l’incertitude hebdomadaire de basculer dans la zone rouge. 

«Cela fait 20 ans que j’enseigne, je change constamment mes façons de le faire pour m’adapter. On fait de notre mieux pour rester positif et ne pas communiquer le stress que l’on peut ressentir aux élèves», ajoute Mme Maillet. 

Pour continuer malgré un contexte d’enseignement bouleversé, les deux collègues pratiquent la pleine conscience. Il s’agit d’un mécanisme de détente adopté dans bon nombre d’écoles à travers le pays et qui consiste «à prêter attention au moment présent, c’est-à-dire à nos pensées, à nos émotions et à nos sensations corporelles, sans les qualifier de “bonnes” ou “mauvaises”. Elle aide à se détendre et à composer avec le stress et la frustration», d’après le site web eSantéMentale.ca.

«Les enseignants la pratiquent avec leurs élèves, en virtuel ou pas. Cela les aide tous à se reconnecter un minimum, à prendre des pauses et à respirer dans une situation de pandémie ultrastressante et pas toujours comprise par les enfants», glisse la directrice générale du District scolaire francophone sud, au Nouveau-Brunswick, Monique Boudreau, et présidente du Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGE).

Le seuil d’aide aux enseignants atteint

Au Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO), la surintendante de l’éducation, Ann Mahoney, explique qu’elle-même et la leadeure en santé mentale au CEPEO, Chantal Wade, ont effectué un achat de service auprès de l’entreprise Homewood. Cette dernière offre de l’assistance gratuite et confidentielle aux enseignants, 24 heures sur 24.

«Cette aide les accompagne sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, explique Ann Mahoney. En plus de leur charge de travail, ils ont aussi des enfants qui doivent suivre des cours. Nous leur laissons du temps, depuis le début de la pandémie, pour gérer ces deux vies.»

Selon elle, le CEPEO a tiré les leçons de cet apprentissage exceptionnellement long pour y faire face, si la pandémie s’étire plus que prévu. Une aide supplémentaire dix mois après le début de la pandémie serait difficile à développer, car pour elle, tous les outils sont déjà là.  

Elle entrevoit un mode d’enseignement futur encore plus axé sur le virtuel après la pandémie, vu qu’il a été prouvé, depuis 10 mois, que c’était faisable. 

Mais à quel prix? Les enseignants Rhéal Allain et Lise Maillet indiquent que les sessions de pleine conscience les ont beaucoup aidés, mais ils expliquent vivre la vie à l’école «au jour le jour», une philosophie qu’ils ont développée pour tenir malgré les défis liés à la pandémie. 

«Le retour en classe, malgré tous les outils que l’on a, n’est pas normal, observe Marc Gauthier. Un bon apprentissage est aussi dû à la connexion cérébrale et émotionnelle entre élèves et enseignants.»

De son côté, la directrice de l’école néobrunswickoise Soleil Levant, Monique Vautour, a adapté le système préexistant à la pandémie. Appelé Système de gestion de l’excellence du rendement (SGER), il comporte un volet ressources humaines qui permet à la directrice de repérer les signes de baisse de moral ou de soucis de santé mentale de ses enseignants. 

Si le SGER et la pleine conscience sont les deux mécanismes principaux qu’utilise la directrice pour aider son personnel enseignant, elle estime que le «seuil d’aide qui [peut leur être] apportée a été atteint». 

La directrice générale du District scolaire francophone Sud, Monique Boudreau, estime de son côté qu’il serait possible d’outiller davantage les enseignants si davantage de financement était débloqué pour intensifier les aides déjà présentes. 

«L’idéal serait d’investir davantage dans ces programmes de santé mentale, notamment pour l’après-COVID, avance-t-elle. Il ne faut pas interrompre ces aides après la pandémie, car le besoin sera toujours présent, notamment après cette expérience.»   

Trois recommandations de la CTF-FCE

À la suite de son sondage éclair effectué en octobre 2020, la CTF-FCE a formulé trois recommandations aux gouvernements provinciaux, territoriaux et fédéral pour qu’ils adoptent immédiatement les mesures suivantes : 

• Qu’ils affectent plus de ressources à des services de santé mentale adaptés aux facteurs de stress particuliers du personnel enseignant et des autres travailleurs et travailleuses en première ligne; 

• Qu’ils appliquent dans les écoles les directives de santé et de sécurité déjà adoptées ailleurs, dont l’obligation de porter le masque et de pratiquer l’éloignement physique;

• Qu’ils consultent les enseignantes et enseignants, dont l’expérience comme intervenantes et intervenants aux premières lignes guiderait de manière fondamentale l’élaboration des politiques. 

Pour en savoir davantage sur les ressources d’aide pour les enseignants :