Les programmes francophones couteraient moins cher que l’on pense à la Laurentienne

Julien Cayouette
Julien Cayouette
Le Voyageur
Contrairement à la croyance, les programmes francophones de la Laurentienne ont vu une augmentation de 29 % d'inscriptions équivalentes au temps plein en 5 ans.

Un mois après l'annonce de l'insolvabilité de l'Université Laurentienne, des francophones suggèrent de profiter de la crise pour retirer les programmes francophones des mains de l'administration de l’université bilingue et créer une entité «par et pour» les francophones au sein du campus. On évite par contre de dicter une forme précise.

Dans une lettre envoyée au recteur de vice-chancelier de la Laurentienne, deux vénérables diplômés suggèrent que l'institution devienne «une université anglophone qui collabore avec une nouvelle institution qui maintiendrait et améliorerait l’offre de programme et de services en français sur son campus de Sudbury». 

Selon Pierre Bélanger d'Earlton et Réjean Grenier de Sudbury, la double «crise» de la Laurentienne et de l'Université de l'Ontario français — qui a seulement reçu une soixantaine de demandes d’inscriptions pour sa première année — est l'occasion idéale pour créer une véritable institution postsecondaire francophone à Sudbury. (Vous pouvez lire la lettre en page 5.)

Sortir de l'isolement

Quelques jours plus tôt, le 23 février, le Regroupement des professeurs francophones de l'Université Laurentienne (RPF) demandait aussi, dans une lettre, la gestion «par et pour» les francophones des programmes en français. 

Avant de prendre position, le RPF a mené un sondage auprès de ses membres. Plus de 60 membres sur 114 ont répondu. «Dans le passé, quand on parlait du par et pour ou d'une structure d'autonomie, […] il y avait souvent eu des hésitations dans une certaine partie du corps professoral francophone», explique un des porte-paroles et professeur d'histoire, Joël Belliveau. 

Cette fois-ci par contre, 38,7 % se sont dit tout à fait d'accord et 37,1 % sont plutôt d'accord à la création d’une structure séparée. Certains commentaires nuançaient par contre les réponses quant au type de gestion. Également, 67,8 % se disent en faveur d'une intervention du RFP dans le processus judiciaire de restructuration.

«Il y aurait moyen de réseauter avec l'Université de l'Ontario français, l'Université de Hearst et même l'Université d'Ottawa ou Glendon dans la structure fédérative», avance M. Belliveau.

En ce moment, «les francophones sont éparpillés» dans l'université, formant un quart ou un tiers de certains départements. Ils sont donc en minorité presque partout, surtout aux niveaux où se prennent les décisions. Leur influence se limite souvent au processus d'approbation, pas à celui de création, dit-il.

«J'ai beaucoup plus de contacts avec mes collègues historiens, toutes langues confondues, qu'avec les profs francophones», note Joël Belliveau. 

Plus rentables qu’un programme spécialisé

Les porte-paroles insistent surtout sur la rentabilité des programmes et des cours en français pour tenter de convaincre l’administration de les préserver. Dans ses rares communications, l'institution ne parle pas spécifiquement des programmes francophones dans sa restructuration, seulement que les programmes plus petits et les départements non rentables seront étudiés. Rappelons cependant que sur les 17 programmes où les inscriptions ont été suspendues en aout 2020, 9 étaient en français.

Il faut savoir que l’Université Laurentienne reçoit annuellement près de 12 millions $ par le biais de l’entente de Collaboration intergouvernementale en matière d'éducation dans la langue de la minorité. Un financement fédéral qui transige par la province. 

Est-ce que cet argent est vraiment utilisé pour les programmes francophones? Une question qui n’a jamais été répondue par l’administration, même après plusieurs demandes au fil des ans, rapporte un autre porte-parole du RPF, Denis Hurtubise.

Le professeur agrégé du département de philosophie veut défaire la légende urbaine selon laquelle les inscriptions dans les programmes en français sont en baisse à l’université. «C’est sûr que pour les programmes en français, les nombres sont plus petits. On est en Ontario, on n’est pas dans la ville de Québec ou Montréal.» Mais selon ses calculs, la rentabilité des programmes en français a augmenté depuis l’année 2000.

Il utilise le calcul d’équivalence au temps plein pour en arriver à cette conclusion. Il s’agit de prendre le nombre d’inscriptions dans tous les cours en français et de les diviser par le nombre moyen de cours par année d’un étudiant à temps plein, soit 10. Le résultat inclut donc les étudiants à temps partiel et ceux qui ont une charge de cours réduite pour donner l’équivalent des inscriptions à temps plein à l’université. 

En 2000, il y avait 913,3 inscriptions équivalentes au temps plein, selon Denis Hurtubise. En 2020, c’était 1345,1. Il y aurait même eu une augmentation de 29 % entre 2015 et 2020. 

«Ce qui est l’fun avec ça, c’est qu’on peut aussi calculer combien les programmes en français génèrent de revenus pour l’université, avance M. Hurtubise. Il est difficile d’imaginer, en incluant le 12 millions $, que les programmes en français fassent perdre de l’argent à l’université. C’est absolument impossible.»

De plus, les programmes francophones, à quelques exceptions près, ont moins de cours de base obligatoires. Le plus grand nombre de cours au choix fait qu’ils peuvent être «cinq, six, sept huit programmes à s’alimenter au même cours», explique M. Hurtubise. Par conséquent, le maintien des programmes francophones serait proportionnellement moins couteux que les programmes de génies ou de sciences infirmières, par exemple, qui ont plus de cours obligatoires.

Jusqu’en 2020, chaque étudiant rapportait des revenus pour les universités; avec ses frais d’inscription et avec le financement par étudiant de la province. Un concept qui sera ébranlé par la mise en place par le gouvernement conservateur du financement axé sur le rendement et les résultats.

Le professeur agrégé du département de philosophie Denis Hurtubise