Février, Mois de l’histoire des Noirs : miser sur l’humanité

André Magny
Initiative de journalisme local - APF
«Black Lives Matter, ce n’est pas juste un problème de Noirs. Ça concerne tout le monde».

Martin Luther King disait que «ce n’est pas la noirceur qui nous mène hors de la noirceur, seule la lumière peut le faire». Le mouvement Black Lives Matter a-t-il réussi ce pari? A-t-il changé les mentalités? Des dirigeantes d’organismes communautaires franco-ontariens répondent.

«Si c’est le cas, ça ne se voit pas!», affirme d’emblée la directrice générale (DG) de l’organisme communautaire de London, le Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario (CFSOO), Émilie Crakondji. Selon la DG, «Black Lives Matter, ce n’est pas juste un problème de Noirs. Ça concerne tout le monde».

La directrice générale du Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario, Émilie Crakondji, : «Les francophones comme les Noirs se sont battus pour leurs droits.»

Dirigeant un organisme qui apporte du soutien et des outils aux femmes francophones victimes de violence, Émilie Crakondji fait le parallèle entre la violence faite aux femmes et le racisme. «Ce n’est pas juste les femmes que ça concerne, ça concerne les hommes, ça concerne tout le monde», affirme-t-elle.

Sa collègue de l’Oasis Centre des femmes de Toronto abonde dans le même sens. Pour Dada Gasirabo, «il y a des intersections entre la violence faite aux femmes et le racisme».

Changer les mentalités

De son côté, la directrice du Mouvement ontarien des femmes immigrantes francophones (MOFIF), Carline Zamar, a une vision légèrement différente de Black Lives Matter. «Je pense que le mouvement a fait des choses pour changer les consciences», dit-elle. Même du côté canadien. Pour elle, la mort de George Floyd a alerté les gens. Si personne ne nait raciste, comme le dit Dada Gasirabo, il faut cependant faire preuve de patience pour changer les mentalités. 

La directrice de l’Oasis des femmes, Dada Gasirabo, croit qu’il y a un plus grand esprit de solidarité depuis Black Lives Matter.

«Ça prend du temps pour désapprendre», mentionne-t-elle. À partir du moment où les gens — peu importe leur couleur de peau — vont commencer à se dire «que je vis parce que tu vis, que ce qui peut arriver à mon voisin peut aussi m’arriver», les mentalités vont ainsi pouvoir se transformer, estime Mme Gasirabo. 

Avant de changer les institutions, la lutte contre le racisme commence avec soi-même affirme Carline Zamar. Face aux images insoutenables de l’été dernier, «j’aime mieux m’attarder aux bons gestes des autres, Blancs ou Noirs. Je ne veux pas avoir la haine en moi», explique-t-elle, même si la tentation peut sans doute être forte.

Reconnaitre l’autre dans son humanité, c’est aussi saluer celles qui sont aux premières lignes dans le combat de la COVID-19. C’est ce qu’a fait Dada Gasirabo dans un texte paru dans la dernière Infolettre de l’Oasis. Une façon de rendre hommage à ces femmes au statut parfois précaire : «Aujourd’hui, j’écris cette missive surtout pour toi femme et sœur noire, racisée, préposée aux soins, infirmière, nettoyeuse, cuisinière, réceptionniste, caissière, femme travaillant au sein des maisons de retraite, de soins de longue durée, dans des hôpitaux ou dans les résidences privées. Où que tu sois et pour qui tu travailles, je veux te faire une révérence pour ton travail noble et généreux.»

Le racisme systémique

Black Lives Matter a mis en lumière le racisme systémique. Selon Carline Zamar, «je ne pense pas qu’on le nie» en Ontario. Y a-t-il des choses qui ont changé depuis? Mme Zamar donne l’exemple de la nomination en décembre 2020 d’un premier commissaire en équité et droits de la personne au sein du Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO), poste assuré par M. Yves-Gérard Méhou-Loko. Il s’agit d’une première au sein d’un conseil scolaire de langue française en Ontario.

La noirceur amène la noirceur, paraphrase ainsi Martin Luther King, la directrice générale du MOFIF, Carline Zamar.

Tout n’est évidemment pas parfait. Au «Wow! Tu es bien éduquée pour une Noire!» qu’on a déjà adressé à Émilie Crakondji, s’ajoutent aussi parfois des critères inaccessibles à de jeunes organismes sans but lucratif (OSBL) afin d’obtenir des subventions. «Un organisme communautaire ne peut pas toujours se procurer des assurances de 2 millions $ quand il faut payer 4000 $ par année de police», précise Mme Crakondji. C’est aussi ça, le racisme systémique.

Heureusement, le milieu culturel doit surement échapper au constat que font certaines dirigeantes d’organismes communautaires à savoir que la couleur de la peau définit une personne.

Musique du monde?

L’artiste franco-ontarien Yao, également porte-parole cette année des Rendez-vous et qui a produit le poignant slam Étrange absurdité affirme que «le domaine artistique n’est pas au-dessus du racisme systémique puisque l’art est le reflet de la société». 

Il raconte que, participant à certains festivals, la programmation l’avait casé dans la catégorie «musique du monde» parce qu’il est noir. «Je ne fais pas de tam-tam, moi! Quelque part, on induit le public en erreur avec ces stéréotypes», mentionne-t-il. Détestant l’expression «musique du monde», il se demande bien si les rigodons sont perçus comme de la musique du monde en Afrique!

Cependant, il croit fermement que la musique a un côté magique, capable de changement social. Il est convaincu que plus on va montrer différents personnages sur scène ou à la télé, plus la conscience des gens va changer. Après tout, ce serait dommage de ne parler de la présence des Noirs qu’en février, «le mois le plus froid et le plus court de l’année», résume en blaguant Yao. 

«Le domaine artistique n’est pas au-dessus du racisme systémique».