Art en pandémie : le public est-il prêt à payer pour du virtuel?

Paul-François Sylvestre
Paul-François Sylvestre
Initiative de journalisme local - APF
Il faut apprendre collectivement à fonctionner différemment.

La pandémie perdure et s’amplifie, mais le milieu artistique en tire déjà des leçons : il faut apprendre collectivement à fonctionner différemment.

Voilà ce qui ressort de la table ronde organisée par l’Alliance culturelle de l’Ontario (ACO) le 29 octobre, à laquelle ont participé le metteur en scène Joël Beddows, le producteur de spectacles Xavier Forget, l’artiste multidisciplinaire Rémi Belliveau et l’experte en économie de la culture Louise Poulin.

Médiation culturelle

Dans le milieu théâtral, les artistes et artisans produisent et créent souvent dans une bulle, sans penser en même temps au public. Selon Joël Beddows, directeur artistique du Théâtre français de Toronto (TfT), «la pandémie a été une occasion pour certains organismes culturels de redorer leur blason».

Quand il a fallu annuler le reste de la saison 2019-2020, le personnel du TfT a eu une réaction instinctive : «C’est pas vrai! On ne va pas arrêter, nous sommes des personnes de théâtre et on va trouver comment continuer notre mission.»

Joël Beddows : «Vivement l’art accessible et populaire!»

Avec la pandémie, le TfT s’est tourné vers ce que Beddows appelle «la médiation culturelle». Par cette façon de produire, avec accès gratuit en ligne, voire au téléphone par des lectures d’extraits de pièces par une ou un dramaturge, l’organisme a réussi à continuer d’offrir des œuvres culturelles.

À noter qu’au moment de l’annulation de la saison du TfT, 95 % des abonnés ont converti le cout de leur abonnement en don. Le public torontois est demeuré solidaire : «Je crois que les gens vont être prêts à payer pour un produit en ligne, reste à voir comment on va faire ça», note Joël Beddows.

Une première au monde

Xavier Forget est producteur associé pour le nouveau Département de musique populaire au Centre national des Arts (CNA). Dès l’annonce du confinement en mars, Facebook a offert 100 000 $ pour la production de spectacles de chansons en ligne et en direct du CNA. Ce dernier aurait été le premier au monde à se lancer dans cette avenue, sous le vocable Canada en prestation.

«Fort du succès de 100 prestations à 1000 $ pour chaque artiste, la somme octroyée par Facebook est rapidement passée à 700 000 $», précise Xavier Forget. Des artistes francophones de la chanson en Ontario français ont profité de cette nouvelle forme de visibilité, notamment Stef Paquette, Ferline Régis, Les Rats d’Swompe, Mehdi Cayenne et Mélissa Ouimet.

Forget souligne que l’écrivaine Margaret Atwood est intervenue pour que les auteurs et autrices soient aussi inclus dans cette diffusion virtuelle  : 100 projets leur ont été réservés et des Franco-Ontariens en ont profité, notamment la romancière Monia Mazigh et les poètes Michel Thérien et Sylvie Bérard. Le lancement du recueil Poèmes de la Cité, collectif dirigé par Andrée Lacelle, au aussi eu lieu en ligne au CNA.

L’art contemporain méconnu

Rémi Belliveau est un artiste visuel multidisciplinaire originaire du Nouveau-Brunswick. Le 18 mars, donc au début de la COVID-19, il est devenu président de l’Association des groupes en arts visuels francophones (AGAVF) (hors Québec).

Rémi Belliveau : «Il y a pas mal d’awareness qui manque.»

Selon lui, la pandémie a exacerbé un enjeu qui était toujours là, mais un peu tabou : une méconnaissance de l’art actuel contemporain.

Selon lui, «il y a pas mal d’awareness qui manque. C’est beaucoup plus complexe que juste voir des images en ligne». Le discours sur l’art visuel doit être étoffé, le rôle de la critique doit être mieux compris, défend l’artiste.

Ce constat trouve son écho chez ArtExpert, une firme de consultation en planification stratégique et économie de la culture. Sa présidente-directrice générale, Louise Poulin, estime que la pandémie nous a forcés à réfléchir collectivement et à trouver ensemble des solutions.

Avant, un artiste disait qu’il était reconnu parce qu’il réussissait à vendre des billets. «Ça ne marche plus comme ça, note Poulin. Il faut monnayer ce qu’on fait virtuellement et interpeler les mécènes.»

«Il faut monnayer ce qu’on fait virtuellement et interpeler les mécènes.»