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mercredi, 27 mars 2019 09:00

«Bienheureux les creux», vraiment?

Quelques années après le déferlement de la Révolution française, Florian, le huitième immortel à siéger au fauteuil 29 de l’Académie française, avait été banni de Paris. Il écrivait alors : «Je passe doucement ma vie au coin de mon feu, lisant Voltaire et fuyant des sociétés qui sont devenues des arènes affreuses où tout le monde hait la raison, où les vertus ne sont même plus louées, où l’humanité, la première des vertus, et la modération, la première des qualités, sont méprisées par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude».1

Aujourd’hui, nous dirions plutôt avec une certaine condescendance, «Bienheureux les creux». Mais nous aurions tort, car, aujourd’hui, ce sont les creux et ceux qui les instrumentalisent qui ont créé les «arènes affreuses» de notre société moderne.

Nous qui croyons encore à l’humanité et à la modération, aux vertus des sociétés démocratiques, égalitaires et tolérantes ne pouvons que déplorer l’accession au pouvoir des Donald Trump, Doug Ford, Viktor Orban, Boris Johnson, Recep Tayyip Erdogan et autres. Pour nous, ce ne sont que des charlatans politiques qui utilisent la stupidité et la quête de pouvoir de certains électeurs pour semer le chaos dans le monde.

Bien sûr, nous pouvons trouver plusieurs coupables qui ont pavé la voie vers ce «monde qui hait la raison». Plusieurs analystes accusent déjà la classe financière, la mondialisation et la technologie pour expliquer l’insatisfaction d’une grande partie de nos sociétés qui a été laissée pour compte. Mais on peut aussi pointer du doigt les politiciens des 20 dernières années qui n’ont pas compris les bouleversements mondiaux et qui ont continué à s’accrocher au pouvoir souvent de façon indécente ou opaque. Et on peut penser aux médias modernes qui, pour de basses considérations pécuniaires, n’ont de cesse depuis plus de 30 ans d’abaisser la classe politique et de soulever le courroux des gouvernés.

Mais les vrais coupables, ce sont les électeurs qui se laissent embobiner par les beaux-parleurs. Mais ce n’est peut-être pas leur faute. Les études ont démontré que les supporteurs de ces supposés hommes forts sont souvent peu instruits et ne connaissent pas le système politique. Ils votent aveuglément pour ceux qui leur disent ce qu’ils veulent bien entendre et ne savent pas si c’est vrai ou faux, possible ou impossible.

Ce qui indique que les vrais coupables du chaos moderne, ce sont nos systèmes d’éducation.

Remarquez bien qu’une des priorités des charlatans politiques est toujours de miner le système d’éducation — dois-je pointer du doigt la récente réforme scolaire du gouvernement Ford — de bannir certains livres, en somme, d’empêcher les gens de penser intelligiblement et librement.

Voilà un des problèmes fondamentaux du monde actuel. Il faut remettre les études civiques au cœur de l’enseignement. Seuls des électeurs connaissant le système politique, les enjeux des sociétés modernes et leurs propres droits peuvent sauver le monde du chaos. Pas les creux.

1. Amin Malouf, Un fauteuil sur la scène, Grasset, Paris 2016

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Lu 639 fois Dernière modification le mardi, 26 mars 2019 22:26
Réjean Grenier

Éditorialiste

Sudbury

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