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lundi, 05 novembre 2018 15:28

Les passions d'André Girouard

Écrit par 


Le jésuite André Girouard, s.j. fait partie des figures importantes qui ont marqué fortement l’histoire du Voyageur. Il y a été journaliste et rédacteur en chef à partir de 1986 et jusque dans les années 1990. Ceux qui ont travaillé avec lui gardent le souvenir d’un homme extrêmement curieux, généreux, juste et ouvert d’esprit.


André Girouard et ses deux passions. — Photo : Archives

André Girouard est né à Thetford, près de Québec, en 1924. Il a fait ses études secondaires au Collège Jean-de-Brébeuf et est entré chez les jésuites en 1944. Ordonné prêtre en 1956, il a enseigné la littérature française à l’Université Laurentienne pendant près de 30 ans avant de se joindre au Voyageur. Après son départ du journal, il continua à écrire, entre autres pour le Chez nous, la publication francophone du diocèse de Sault-Ste-Marie insérée dans Le Voyageur jusqu’au début des années 2000. M. Girouard est décédé le 26 janvier 2009 à Saint-Jérôme.

«Il était très engagé dans la communauté et il adorait parler de différents regroupements, du monde artistique», se souvient Paul de la Riva, qui a été journaliste au Voyageur alors que le père Girouard était rédacteur en chef.

M. de la Riva a d’abord connu le père Girouard comme professeur à l’Université Laurentienne et il se souvient de l’énergie que ce dernier déployait pour ses étudiants. Au Voyageur, le jésuite avait gardé ses habitudes de professeur. «Il s’assurait de corriger nos textes et de nous expliquer pourquoi, le pourquoi des corrections. Il essayait de nous aider à rehausser nos textes, améliorer notre style», raconte M. de la Riva.

Ce souci d’amélioration, il l’avait également pour le journal, note M. de la Riva. «Le journal n’était pas nécessairement très solide avant son arrivée. Il a voulu rediriger Le Voyageur, assurer un contenu plus sérieux, le transformer davantage comme un vrai journal» et moins comme un média communautaire, mais tout en s’assurant qu’il y avait plus de nouvelles des communautés.

Jeannette Brazeau a travaillé au Voyageur de 1987 à 2001, donc plusieurs années, avec André Girouard. Elle s’occupait entre autres de la mise en page et elle raconte que le jésuite participait aussi à cette activité tout en respectant les choix et décisions qu’elle prenait. «C’était tellement un plaisir de travailler avec lui, il était tellement intelligent pis c’était facile de travailler avec lui.»

M. Girouard mettait à profit tous les employés. C’était lui qui avait eu l’idée de sortir diner en équipe pour ensuite, toujours avec l’équipe entière, faire une critique du restaurant. Ces diners étaient également de bonnes occasions de discuter avec l’homme. «On pouvait parler de n’importe quoi. Il n’y avait rien qui le gênait. Personne ne pouvait savoir que c’était un prêtre», souligne Mme Brazeau.

Sa passion et son affection pour sa «famille» du Voyageur lui étaient bien rendues. «Tout le monde s’inquiétait un peu de sa santé, alors on voulait l’appuyer, on voulait s’assurer qu’il ne travaille pas trop fort, qu’il fasse ce qu’il pouvait», rapporte Paul de la Riva, indiquant que le père Girouard avait une santé un peu fragile.

De son côté, Jeannette Brazeau raconte que les employés étaient aussi présents pour lui. Ainsi, elle et deux autres employés l’ont surpris en faisant la route jusqu’à Montréal pour les funérailles de sa mère. «Il était surpris de nous voir là. Ça lui avait tellement fait chaud au cœur là. Il était tellement content de nous voir.»

Dans la communauté, M. Girouard était tout aussi apprécié, affirme l’ancienne conseillère municipale du Grand Sudbury, Evelyn Dutrisac, qui a bien connu le père Girouard. «C’était un homme d’une grande simplicité malgré toutes ses connaissances et toute sa sagesse. Ce que j’ai aimé de lui, c’est qu’il était toujours voulant de venir présenter la culture francophone de Rayside-Balfour.»

La passion du père Girouard pour la culture et les arts lui permettait de sortir des conventions lorsqu’il écrivait des articles sur ces sujets. Lorsque le Théâtre du Nouvel-Ontario a produit la pièce Le Chien, M. Girouard a écrit son article comme s’il faisait une entrevue avec le personnage de Jay, et non avec le comédien Roy Dupuis. Ce texte surprenant est reproduit ci-dessous.




17 février 1988

«Je veux en finir une fois pour toute» — Jay




«Si tu savais... si tu savais comment j’aurais aimé ça pas haïr mon père. Si tu savais comme j’l’haïs pas. Pis comment j’l’haïs»

J’étais à prendre un café dans un restaurant local quand j’ai vu entrer Jay, veste de cuir sur le dos, jeans délavés, bottes de cowboy. Il m’a reconnu et est venu s’asseoir avec moi. Il y avait une éternité que je ne l’avais vu.

En fait, ça faisait sept ans qu’il avait quitté sa famille, qu’il habitait un coin perdu de la région de Timmins. Un endroit qu’il détestait : «Si j’étais resté icitte, j’aurais fini comme le chien, enchaîné à icitte». Un endroit que sa mère détestait encore plus. «J’haïs les arbres. Des m… épinettes. Rachitiques, tassées comme dans une canne des sardines. O, dirait qu’y s’égorgent, qu’y s’boivent, qu’y s’mangent les unes les autres.»

C’était le grand-père qui avait été s’installer dans ce trou-là. Comme tant d’autres qui n’avaient pas un sou en poche, il était monté dans le Nord avec l’espoir de pouvoir dire un jour «C’te terre-là, c’est à moi ça».

Jay m’avait conté autrefois comment il était parti de chez lui. Après avoir donné une volée à son père. Quand on sait que son père le battait régulièrement (au point que sa mère le gardait des journées de temps à la maison pour pas que les voisins ou ses amis à l’école n’aperçoivent les bleus qu’il portait), on comprend qu’un bon jour, sa colère rentrée allait éclater.

Aujourd’hui, il revenait chez lui : «Sept ans de trips de fou d’un bout à l’autre du Canada puis des États. J’ai été lucké pour mes jobs ç’a pas de bon sens, quand je commençais à manquer d’argent, y’avait toujours queuq’chose de payant qui se pointait. L’Amérique, c’est la liberté sur un bicycle à faire du cent milles à l’heure.»

Je voyais bien par son regard, ses remarques, que ce n’était pas le désir de revoir sa mère qui avait eu pour lui de grands projets («Y’a plein d’histoire de gars qui sont partis pis qui l’ont faite»), ce n’était pas non plus de voir sa sœur adoptive, une jeune indienne qui avait aujourd’hui 17 ans.

Jay me semblait fasciné par l’idée d’aller à un rendez-vous qu’il ne pouvait manquer. «Peut-être, c’est pour en finir une bonne fois pour toutes avec c’te chez-nous là. Ce chez nous là.» Je le comprenais bien, c’était son père. En finir avec son père.

Un père dont malgré les années de séparation et de violence, il attendait une parole d’affection et de réconciliation. Était-il dupé par cette espérance? Sa mère l’avait prévenu : «Y’a toujours eu queuq’chose de dur dans ses yeux, même aux noces. Mais avant, c’était pas gros. Juste comme un petit trou noir où c’est qu’y avait rien de vivant». Quand il le battait, son père s’excusait en disant : «C’est comme un feu qui s’allume icitte, ça me brûle dans la poitrine, pis y fait que j’fesse sur queuq’chose ou sur quelqu’un pour que ça l’arrête». Un vrai chien furieux.

«Il faut que j’en finisse avec mon père. Souhaite-moi bonne chance.» Jay, là-dessus, m’a quitté, je le sentais profondément divisé, partagé par le désir de revoir un père qui l’accueillerait avec tendresse et la crainte de rencontrer un homme plus violent que jamais, «changer, oui, mais en pire».

Mais la fin de l’histoire, je ne la saurai que quand Jay repassera à Sudbury. Mais je pressens que ça va mal finir!

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Lu 535 fois Dernière modification le mardi, 11 décembre 2018 15:40
Julien Cayouette

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