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mardi, 11 septembre 2018 14:07

Le père Hector Bertrand, celui que l’on a appelé à la rescousse

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L’un des personnages les plus marquants de l’histoire du journal Le Voyageur est le père Hector Bertrand. Il a dirigé le journal de 1975 jusqu’au début des années 1990. Il a été recruté par Émile Guy, le fondateur, et Mgr Lucien Cholette dans l’espoir de sauver le journal au bord de la faillite. Il y est parvenu.

Le professeur d’histoire de l’Université Laurentienne, Serge Miville, a parcouru les écrits du père Hector Bertrand dans le cadre de l’une de ses recherches. D’emblée, il précise ne pas être biographe, mais s’intéresser à la pensée du père Bertrand : «C’est comme un intellectuel. L’intellectuel, c’est une personne de plume qui adopte le parcours d’une personne de la politique. C’est une personne d’art et de culture qui s’inscrit dans le politique et, Bertrand, c’est un individu qui fait ça», décrit-il.

Né à Warren d’une mère irlandaise et d’un père canadien-français, Hector Bertrand va participer à la Deuxième Guerre mondiale en tant qu’aumônier de l’armée. Puis, à la fin de la guerre, il passe du temps au Québec avant de revenir à l’Université de Sudbury où il aura le titre de vice-recteur avant de choisir de s’occuper du Voyageur.

Durant ses années passées au Québec, Hector Bertrand a fondé une école supérieure d’administration hospitalière en plus d’avoir été à l’origine du Comité des Hôpitaux du Québec qui regroupait les hôpitaux catholiques de la province. C’est d’ailleurs lorsqu’il était à la direction du Comité qu’il a fondé et dirigé la revue L’Hôpital d’aujourd’hui, lui donnant ses premières expériences en édition.

Bouée de sauvetage

C’est donc cette expérience de gestionnaire que M. Guy et Mgr Cholette sont allés chercher pour sortir Le Voyageur du rouge.

Serge Miville, confirme que l’arrivée du père Bertrand à la direction du journal a été une bouée de sauvetage pour Le Voyageur, qui connait alors des problèmes financiers.

«Selon les anecdotes, je n’ai pas vérifié ça encore parce que les archives [du père Bertrand] sont encore fermées pour un autre 15 ans, c’est qu’il aurait sauvé Le Voyageur du gouffre. Il aurait été très rusé en affaire. Il aurait pris 100 % du contrôle du journal et, ensuite, parce qu’il avait besoin de liquidités pour le journal pour continuer, il passait le chapeau, mais il vendait des parts du journal et il a réussi à recueillir des milliers et des milliers de dollars pour remettre ça en œuvre et, éventuellement, il aurait repayé ses actionnaires, avec intérêt. Tout le monde aurait été surpris de ça.»

«Ils ont été extrêmement chanceux au Voyageur d’être capables de convaincre un vice-recteur de l’Université de Sudbury de démissionner de son poste pour devenir le directeur d’un journal hebdomadaire [...] Ça ne se produirait probablement pas aujourd’hui. C’est incroyable! On croyait fermement que Le Voyageur faisait partie d’un réseau institutionnel qu’il était nécessaire et de le maintenir et d’assurer sa pérennité», poursuit le détenteur de la Chaire de recherche en histoire de l’Ontario français.

D’ailleurs, le père Bertrand a décrit la rencontre en ces mots lors du 25e du journal (1993) : «À la suite d’une longue discussion, où il tente de me convaincre d’accepter ce fardeau additionnel, il conclut : “Si vous refusez, nous déclarons faillite demain matin”. Devant cet ultimatum, tout à fait inattendu, mon nationalisme l’emporte sur mon bon jugement : “Très bien, je vous donnerai ma réponse dans quinze jours». Il acceptera deux semaines plus tard.

De paroissial à professionnel

Sous la direction du père Bertrand, le journal s’est rapidement transformé : «J’ai l’impression qu’il se professionnalise davantage sous la gouverne de Bertrand, [il] devient de moins en moins “paroissial”», note M. Miville.

Le père Bertrand a d’ailleurs été l’un des membres fondateurs de l’Association de la presse francophone hors-Québec (APFHQ), que l’on connait aujourd’hui sous le nom de l’Association de la presse francophone (APF).

L’éditorialiste

Selon Serge Miville, le père Bertrand, s’inscrit dans la lignée traditionaliste canadienne-française et vois que «le Canada français forme une société autonome au sein d’un Canada uni.»

«C’était un gars qui commentait l’actualité, il était très ancré dans l’actualité, très intéressé dans la politique et qui cherchait à dialoguer, avec le Canada dans son entier, avec le Québec. Pour lui, on est peut-être à Sudbury, mais on est capable d’avoir une réflexion autonome sur ce qui se passe. Que ce soit l’élection du PQ que ce soit la chartre canadienne, que ce soit le référendum, le rapatriement de la constitution.»

«On ne sait pas à quel point il se nourrissait des influences extérieures, mais tout ce qu’on sait, c’est que c’était un homme qui aimait écrire et produire de l’opinion et informer les gens. On peut le voir avec ses éditoriaux qui sont bien structurés, c’est très cartésien son affaire, quoi que émotif.»

Ses nombreux éditoriaux rejoignent la pensée de certains autres éditorialistes du temps, selon le professeur, «mais ce qui fait son génie, c’est que ses textes sont accessibles, sont puissants, sont dynamiques, ils sont forts finalement. Ils permettent de transmettre une idée complexe de façon accessible.»

«Si Le Voyageur est ici aujourd’hui, c’est sans doute en raison de Bertrand qui a été très rusé... en fait, qui a appliqué ses talents, finalement.»

Le directeur

Plusieurs témoignages et textes publiés dans Le Voyageur au fils des années laissent entendre que le père Bertrand n’était pas toujours facile à côtoyer et que ses opinions provoquaient souvent des remous dans la communauté.

Par exemple, après l’incendie des bureaux en 1981, la directrice de la place St-Joseph, Monique Cousineau écrira :
«Ce n’est pas tous les jours que je félicite publiquement le père Hector-L. Bertrand, s.j., mais je dois avouer que la force dont il a fait preuve dans ce pénible évènement m’a plus qu’édifiée. Les Franco-Ontariens de Sudbury ont lieu de se réjouir de compter sur un homme de sa trempe. Son engagement dépasse ses écrits et ses discours.

Oui, le père Bertrand est parfois «dérangeant», mais il a le droit de l’être! S’il ne croyait pas dans la vie de la Franco-Ontarie, il ne donnerait pas ainsi de son temps et de ses énergies à un moyen de communication qui ne connait pas à Sudbury l’appui que nous devrions lui prêter. L’attitude du père Bertrand face à cet incendie, qui pourrait être catastrophique, nous invite à de nouvelles formes de collaboration.»

Dans un témoignage publié dans notre cahier du 50e, la journaliste Michèle Grondin raconte :
«Le mercredi de ma première édition, mon jésuite de directeur me donne ma première grande leçon de français… et d’humilité. Il me fait entrer dans son bureau, il a une copie en main et un crayon rouge gras. Le père Bertrand prend bien son temps pour encercler chacune de mes erreurs de français, sous mes yeux. Puis, il dépose la copie barbouillée devant moi en disant : “tu devrais te relire avant de remettre tes textes”».

Néanmoins, l’histoire démontre qu’il savait tirer le meilleur des gens. Michèle Grondin gagnera éventuellement le prix de journalisme Judith-Jasmin pour une série d’articles sur les pluies acides dans Le Voyageur.



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